Alain oppose la conquête française du Maroc, conçue comme une guerre‑police visant la pacification, la protection des pouvoirs locaux et l’instauration de l’ordre commun, à l’expédition italienne en Tripolitaine, entreprise comme « vraie guerre » pour la souveraineté et la preuve de force, qu’il qualifie de « barbarie de luxe » et de tache dans l’histoire du siècle.

By Alain, from Propos

Key Arguments

  • Alain reconnaît que l’Italie représente en un sens la « civilisation contre la Barbarie », puisque, une fois ses lois et mœurs établies, « on n’y supportera plus les marchands d’esclaves et les autres atrocités africaines » ; il admet donc un bénéfice civilisateur possible.
  • Mais il insiste sur le coût et l’incertitude de cette entreprise : la conquête n’est « pas facile », la guerre « semble devoir durer longtemps », et l’Italie « a donné tout son effort pour commencer, et ne peut plus maintenant que se fatiguer et s’affaiblir », tandis que « le Turc [...] organisera la défense et la contre-attaque de mieux en mieux avec le temps ». La guerre risque d’épuiser l’agresseur.
  • Il caractérise ce qui « choque la raison » dans l’action italienne : « c’est comme guerre, comme violence, comme preuve de force qu’elle a été voulue et acclamée » ; la motivation explicite n’est pas l’ordre mais l’affirmation de puissance.
  • Par contraste, il présente l’action française au Maroc comme une suite d’actes de pacification : « Nous autres, au Maroc, nous faisions la paix à chaque pas ; des soumissions étaient reçues ; partout où nos régiments s’avançaient, le commerce aussitôt revivait, et l’agriculture, et la vie ordinaire, selon les règles de la paix. »
  • Il insiste sur la finalité déclarée : « Nous ne combattions pas pour conquérir, mais pour pacifier. Nous combattions pour la religion et pour les pouvoirs du pays ; nous étions policiers et non guerriers ; alliés de tous les pacifiques contre tous les violents. » La guerre est pensée comme police au service d’un ordre local, non comme conquête souveraine.
  • Cette « idée, seule avouée et seule avouable, dominait toutes les démarches de la guerre », ce qui n’est « pas sans importance » : c’est l’idée directrice qui moralise ou démoralise l’emploi de la force.
  • Alain tire un argument du statut final : « c’est un protectorat que nous tenons. Et qu’est-ce que cela veut dire ? que nous voulions au Maroc non pas un pouvoir pour nous, mais l’ordre et la sécurité pour tout le monde. C’est ainsi que nous avons acquis un droit », et que paraîtra « injuste » qu’on veuille ensuite « nous le vendre ». Le droit vient de services réels rendus à tous.
  • Il conclut que « Cette conquête était inévitable ; et c’est en ce sens seulement et sous cette idée seulement qu’elle a été faite. Ce que nous faisions là ne pouvait pas ne pas être fait. » ; la nécessité pratique fonde, avec l’intention pacificatrice, la légitimité.
  • En revanche, pour l’Italie, « selon la force des choses, elle devait protéger ses nationaux, seconder la police du pays, fortifier en ce sens le pouvoir turc, et, en compensation le surveiller et le redresser au besoin ; étendre la paix de proche en proche [...] ; acquérir ainsi des droits réels par des services réels, et tout en respectant autant que possible les pouvoirs établis. » C’eût été la « sagesse » et le parti « le plus habile ».
  • Il constate que « il est clair que l’Italie a voulu la vraie guerre, la grande guerre, non pas pour l’ordre, mais pour la souveraineté ; et tout naïvement. Cette barbarie de luxe fera une tache dans l’histoire de ce siècle. » ; la motivation de souveraineté et de prestige, non de pacification, fait de cette guerre une barbarie ostentatoire.

Source Quotes

Chez nous, il parlait pour la raison seulement ; et la raison toute seule n’applaudit point. On veut toujours répondre que l’Italie contre la Turquie de Tripoli c’est la civilisation contre la Barbarie ; et c’est vrai en un sens. Quand le gouvernement italien aura enraciné là-bas ses lois et ses mœurs, on n’y supportera plus les marchands d’esclaves et les autres atrocités africaines.
C’est pourquoi il faut souhaiter, en définitive, que l’Italie l’emporte. Je dis souhaiter plutôt qu’espérer ; car d’après ce qu’on nous laisse deviner, la conquête n’est pas facile et la guerre semble devoir durer longtemps ; et, ce qu’il faut surtout considérer, c’est que l’Italie a donné tout son effort pour commencer, et ne peut plus maintenant que se fatiguer et s’affaiblir, tandis que le Turc, au contraire, organisera la défense et la contre-attaque de mieux en mieux avec le temps. Mais laissons ces prophéties.
Mais laissons ces prophéties. Ce qui choque la raison, dans cette action italienne, c’est que c’est comme guerre, comme violence, comme preuve de force qu’elle a été voulue et acclamée. Nous autres, au Maroc, nous faisions la paix à chaque pas ; des soumissions étaient reçues ; partout où nos régiments s’avançaient, le commerce aussitôt revivait, et l’agriculture, et la vie ordinaire, selon les règles de la paix.
Ce qui choque la raison, dans cette action italienne, c’est que c’est comme guerre, comme violence, comme preuve de force qu’elle a été voulue et acclamée. Nous autres, au Maroc, nous faisions la paix à chaque pas ; des soumissions étaient reçues ; partout où nos régiments s’avançaient, le commerce aussitôt revivait, et l’agriculture, et la vie ordinaire, selon les règles de la paix. Nous ne combattions pas pour conquérir, mais pour pacifier.
Nous autres, au Maroc, nous faisions la paix à chaque pas ; des soumissions étaient reçues ; partout où nos régiments s’avançaient, le commerce aussitôt revivait, et l’agriculture, et la vie ordinaire, selon les règles de la paix. Nous ne combattions pas pour conquérir, mais pour pacifier. Nous combattions pour la religion et pour les pouvoirs du pays ; nous étions policiers et non guerriers ; alliés de tous les pacifiques contre tous les violents. Cette idée, seule avouée et seule avouable, dominait toutes les démarches de la guerre ; et cela n’était pas sans importance.
Nous allions à une conquête, oui ; mais malgré nous, et réellement sans enthousiasme et sans fureur guerrière dans le pays. La conclusion le fait bien voir ; c’est un protectorat que nous tenons. Et qu’est-ce que cela veut dire ? que nous voulions au Maroc non pas un pouvoir pour nous, mais l’ordre et la sécurité pour tout le monde. C’est ainsi que nous avons acquis un droit et qu’il a paru injuste qu’on veuille ensuite nous le vendre.
C’est ainsi que nous avons acquis un droit et qu’il a paru injuste qu’on veuille ensuite nous le vendre. Cette conquête était inévitable ; et c’est en ce sens seulement et sous cette idée seulement qu’elle a été faite. Ce que nous faisions là ne pouvait pas ne pas être fait. On n’en peut dire autant de ce que fait l’Italie.
On n’en peut dire autant de ce que fait l’Italie. Selon la force des choses, elle devait protéger ses nationaux, seconder la police du pays, fortifier en ce sens le pouvoir turc, et, en compensation le surveiller et le redresser au besoin ; étendre la paix de proche en proche et aussi loin qu’il serait nécessaire ; acquérir ainsi des droits réels par des services réels, et tout en respectant autant que possible les pouvoirs établis. C’était la sagesse même, et aussi le parti le plus habile ; car on avait alors avec soi le plus régulier des forces turques.
C’était la sagesse même, et aussi le parti le plus habile ; car on avait alors avec soi le plus régulier des forces turques. Mais il est clair que l’Italie a voulu la vraie guerre, la grande guerre, non pas pour l’ordre, mais pour la souveraineté ; et tout naïvement. Cette barbarie de luxe fera une tache dans l’histoire de ce siècle. De nouveau on parle de la guerre, comme si c’était pour demain.

Key Concepts

  • On veut toujours répondre que l’Italie contre la Turquie de Tripoli c’est la civilisation contre la Barbarie ; et c’est vrai en un sens.
  • d’après ce qu’on nous laisse deviner, la conquête n’est pas facile et la guerre semble devoir durer longtemps ; et, ce qu’il faut surtout considérer, c’est que l’Italie a donné tout son effort pour commencer, et ne peut plus maintenant que se fatiguer et s’affaiblir, tandis que le Turc, au contraire, organisera la défense et la contre-attaque de mieux en mieux avec le temps.
  • Ce qui choque la raison, dans cette action italienne, c’est que c’est comme guerre, comme violence, comme preuve de force qu’elle a été voulue et acclamée.
  • Nous autres, au Maroc, nous faisions la paix à chaque pas ; des soumissions étaient reçues ; partout où nos régiments s’avançaient, le commerce aussitôt revivait, et l’agriculture, et la vie ordinaire, selon les règles de la paix.
  • Nous ne combattions pas pour conquérir, mais pour pacifier. Nous combattions pour la religion et pour les pouvoirs du pays ; nous étions policiers et non guerriers ; alliés de tous les pacifiques contre tous les violents.
  • c’est un protectorat que nous tenons. Et qu’est-ce que cela veut dire ? que nous voulions au Maroc non pas un pouvoir pour nous, mais l’ordre et la sécurité pour tout le monde.
  • Cette conquête était inévitable ; et c’est en ce sens seulement et sous cette idée seulement qu’elle a été faite. Ce que nous faisions là ne pouvait pas ne pas être fait.
  • elle devait protéger ses nationaux, seconder la police du pays, fortifier en ce sens le pouvoir turc, et, en compensation le surveiller et le redresser au besoin ; étendre la paix de proche en proche et aussi loin qu’il serait nécessaire ; acquérir ainsi des droits réels par des services réels, et tout en respectant autant que possible les pouvoirs établis.
  • il est clair que l’Italie a voulu la vraie guerre, la grande guerre, non pas pour l’ordre, mais pour la souveraineté ; et tout naïvement. Cette barbarie de luxe fera une tache dans l’histoire de ce siècle.

Context

Partie centrale de CXLV : Alain utilise la comparaison entre l’intervention française au Maroc et la guerre italienne de Tripolitaine pour préciser sa théorie de la guerre légitime comme police/pacification donnant des droits, par opposition à la guerre de souveraineté et de prestige, qualifiée de barbarie.