Demander qu’un événement ait été « un peu différent » (par exemple que l’homme se trouve un mètre plus loin au moment où tombe la pierre) revient en réalité à demander un tout autre univers, car « tout se tient » d’instant en instant ; dès lors, il faut renoncer à la pensée enfantine que « ce qui est aurait pu ne pas être » et reconnaître que même cette pensée d’enfant fait partie de la nécessité universelle.

By Alain, from Propos

Key Arguments

  • Alain montre que ce que nous croyons être une petite modification locale (un mètre de différence) implique en fait un bouleversement global : « Vous demandez, vous, qu’il se soit trouvé un mètre plus loin au moment où la pierre arrivait, et vous croyez demander peu de chose ; en réalité vous demandez un autre univers à ce moment-là, car tout se tient ».
  • Il radicalise cette idée en étendant la nécessité de changement à toute la série des instants : « et un autre univers l’instant d’avant, et d’autres univers d’instant en instant, différents de ce qu’ils ont été, jusqu’au fond des siècles. » ; modifier un point, c’est modifier toute la chaîne des causes dans le passé.
  • Il ajoute une conséquence ironique et dramatique : dans un de ces univers alternatifs, « peut-être un de ces changements vous aurait tué, vous qui raisonnez si bien » ; la prétention à raisonner mieux que le réel se retourne contre le raisonneur.
  • Il formule comme maxime : « Ne croyez donc pas que ce qui est aurait pu ne pas être ; c’est là une pensée d’enfant. » ; la croyance dans la contingence des faits accomplis est déclarée puérile.
  • Enfin, il intègre même cette « pensée d’enfant » dans le mouvement de la nécessité : « Vous direz que cette pensée d’enfant était nécessaire comme tout le reste. Oui » ; le déterminisme est poussé jusqu’à englober nos erreurs et nos illusions comme des effets nécessaires dans l’ordre du monde.

Source Quotes

Un myope se mouillera les pieds ; un distrait aussi, mais pour d’autres causes ; un autre oblique à droite parce qu’au moment où il a vu la flaque d’eau, il avait le pied gauche appuyé au sol et le pied droit en mouvement ; et cette position dépendait des pas qu’il avait faits ; chacun de ses pas, à son tour, dépendait des pas précédents, et aussi de ce qu’il voyait et entendait ; toutes les circonstances étaient liées à d’autres, au vent, à la neige, à l’heure, à la saison ; ainsi, pendant que cet homme prudent cherchait son chemin le long de la rue comme s’il avait su où il allait, les circonstances le roulaient vers l’accident comme le vent pousse les feuilles sèches et les flocons de neige. Vous demandez, vous, qu’il se soit trouvé un mètre plus loin au moment où la pierre arrivait, et vous croyez demander peu de chose ; en réalité vous demandez un autre univers à ce moment-là, car tout se tient ; et un autre univers l’instant d’avant, et d’autres univers d’instant en instant, différents de ce qu’ils ont été, jusqu’au fond des siècles. Et peut-être un de ces changements vous aurait tué, vous qui raisonnez si bien.
Vous demandez, vous, qu’il se soit trouvé un mètre plus loin au moment où la pierre arrivait, et vous croyez demander peu de chose ; en réalité vous demandez un autre univers à ce moment-là, car tout se tient ; et un autre univers l’instant d’avant, et d’autres univers d’instant en instant, différents de ce qu’ils ont été, jusqu’au fond des siècles. Et peut-être un de ces changements vous aurait tué, vous qui raisonnez si bien. Ne croyez donc pas que ce qui est aurait pu ne pas être ; c’est là une pensée d’enfant.
Et peut-être un de ces changements vous aurait tué, vous qui raisonnez si bien. Ne croyez donc pas que ce qui est aurait pu ne pas être ; c’est là une pensée d’enfant. Vous direz que cette pensée d’enfant était nécessaire comme tout le reste.
Ne croyez donc pas que ce qui est aurait pu ne pas être ; c’est là une pensée d’enfant. Vous direz que cette pensée d’enfant était nécessaire comme tout le reste. Oui

Key Concepts

  • Vous demandez, vous, qu’il se soit trouvé un mètre plus loin au moment où la pierre arrivait, et vous croyez demander peu de chose ; en réalité vous demandez un autre univers à ce moment-là, car tout se tient ;
  • et un autre univers l’instant d’avant, et d’autres univers d’instant en instant, différents de ce qu’ils ont été, jusqu’au fond des siècles.
  • Et peut-être un de ces changements vous aurait tué, vous qui raisonnez si bien.
  • Ne croyez donc pas que ce qui est aurait pu ne pas être ; c’est là une pensée d’enfant.
  • Vous direz que cette pensée d’enfant était nécessaire comme tout le reste. Oui

Context

Conclusion du Propos XXV : après avoir exposé la liaison de toutes choses, Alain en tire une conséquence métaphysique forte, assimilable à un déterminisme intégral, qui nie la possibilité que les faits accomplis eussent pu être autrement et réintègre même nos pensées enfantines dans la nécessité universelle.