La liberté réelle de l’écrivain ne consiste pas en une absence de contraintes extérieures, mais dans une autodiscipline réfléchie (rhétorique, modération, corrections) exercée à l’intérieur même des contraintes sociales, économiques et psychologiques liées au public et au journal ; ces contraintes, loin d’être seulement « viles », contribuent à empêcher la déclamation vide.

By Alain, from Propos

Key Arguments

  • Alain refuse de se présenter comme totalement libre dans le journal où il écrit : il admet que sa liberté n’est pas « sans limites », même si « personne » ne lui donne de conseils ou ne lui demande de changer ; la raison en est qu’il « se conseille » et se « modère » lui‑même.
  • Il décrit finement cette autodiscipline : certaines « boutades » sont lancées « sans précaution », d’autres sont « préparées » ou « expliquées » ; il lui arrive « d’atténuer ou de corriger » ce qu’il a écrit l’avant‑veille, montrant un travail continu de révision.
  • Il rattache ces précautions à « la rhétorique, ou art de persuader » : l’ajustement du ton, des explications, des retraits est lié à la volonté de convaincre un public réel, non à un simple souci de conformité politique ou financier.
  • Il reconnaît cependant que ce travail rhétorique a aussi pour effet de ménager les opinions d’un parti ou les intérêts d’un bailleur de fonds, « en ce sens que ce qui choquerait violemment les lecteurs aurait sa répercussion sur la caisse » : le lien économique fait partie des données de la situation.
  • Aux objections moralisantes (« Mesquines, basses, viles préoccupations »), Alain réplique : « Bah ! Ce sont des paroles. Il faut voir les choses comme elles sont. » ; on n’écrit pas pour heurter et irriter systématiquement les lecteurs ni pour « conduire un directeur de journal à la faillite », mais pour « se tenir dans l’entre‑deux ; de ménager un peu ; de heurter un peu ».
  • C’est précisément dans ce jeu d’ajustement entre heurt et ménagement que se construit « une liberté dans les entraves mêmes, une liberté conquise, une liberté qui ait prise sur les choses et sur les gens ; non une liberté en l’air ».
  • Sans ces difficultés réelles, « l’individu serait livré à sa fantaisie » : il ne se surveillerait plus lui‑même, ne mesurerait plus ses jugements, ne dirigerait plus finement sa « pointe » ; il « déclamerait » et « ferraillerait », c’est‑à‑dire tomberait dans une parole purement combative et vaine, déconnectée de l’efficacité réelle.

Source Quotes

Pour dire toute ma pensée, je suis assuré que je ne pourrais pas, quand je le voudrais, écrire mon Propos quotidien dans cette feuille-là comme je l’écris ici. Est-ce à dire que ma liberté d’écrire ici, dans ces colonnes, ce que je pense, comme je le pense, est-ce à dire que cette liberté soit sans limites ? Non pas.
Mais pourquoi ? Justement parce que je me conseille moi-même. Je me modère moi-même. Il y a des boutades que je lance sans précaution ; il y en a d’autres que je prépare ou que j’explique ; et quelquefois il m’arrive d’atténuer ou de corriger ce que j’ai écrit l’avant-veille.
Je me modère moi-même. Il y a des boutades que je lance sans précaution ; il y en a d’autres que je prépare ou que j’explique ; et quelquefois il m’arrive d’atténuer ou de corriger ce que j’ai écrit l’avant-veille. Toutes ces précautions dépendent de la rhétorique, ou art de persuader.
Il y a des boutades que je lance sans précaution ; il y en a d’autres que je prépare ou que j’explique ; et quelquefois il m’arrive d’atténuer ou de corriger ce que j’ai écrit l’avant-veille. Toutes ces précautions dépendent de la rhétorique, ou art de persuader. Ont-elles pour fin de ménager les opinions d’un parti, ou les intérêts d’un bailleur de fonds ?
Ont-elles pour fin de ménager les opinions d’un parti, ou les intérêts d’un bailleur de fonds ? Je ne sais ; tout cela ensemble si vous voulez, en ce sens que ce qui choquerait violemment les lecteurs aurait sa répercussion sur la caisse. Mesquines, basses, viles préoccupations, dira-t-on.
Je ne sais ; tout cela ensemble si vous voulez, en ce sens que ce qui choquerait violemment les lecteurs aurait sa répercussion sur la caisse. Mesquines, basses, viles préoccupations, dira-t-on. Bah ! Ce sont des paroles.
Ce sont des paroles. Il faut voir les choses comme elles sont. On n’écrit pas pour être approuvé toujours et sans résistance : d’accord.
Il faut voir les choses comme elles sont. On n’écrit pas pour être approuvé toujours et sans résistance : d’accord. Mais on n’écrit pas non plus pour heurter et irriter ceux qui liront, ou, en d’autres termes, pour conduire un directeur de journal à la faillite.
On n’écrit pas pour être approuvé toujours et sans résistance : d’accord. Mais on n’écrit pas non plus pour heurter et irriter ceux qui liront, ou, en d’autres termes, pour conduire un directeur de journal à la faillite. Il s’agit de se tenir dans l’entre-deux ; de ménager un peu ; de heurter un peu ; et en somme de se faire une liberté dans les entraves mêmes, une liberté conquise, une liberté qui ait prise sur les choses et sur les gens ; non une liberté en l’air.
Mais on n’écrit pas non plus pour heurter et irriter ceux qui liront, ou, en d’autres termes, pour conduire un directeur de journal à la faillite. Il s’agit de se tenir dans l’entre-deux ; de ménager un peu ; de heurter un peu ; et en somme de se faire une liberté dans les entraves mêmes, une liberté conquise, une liberté qui ait prise sur les choses et sur les gens ; non une liberté en l’air. Sans ces difficultés, que l’on rencontre dans toute action réelle, l’individu serait livré à sa fantaisie ; il ne se surveillerait plus lui-même ; il ne mesurerait plus ses jugements ; il ne dirigerait plus sa pointe.
Il s’agit de se tenir dans l’entre-deux ; de ménager un peu ; de heurter un peu ; et en somme de se faire une liberté dans les entraves mêmes, une liberté conquise, une liberté qui ait prise sur les choses et sur les gens ; non une liberté en l’air. Sans ces difficultés, que l’on rencontre dans toute action réelle, l’individu serait livré à sa fantaisie ; il ne se surveillerait plus lui-même ; il ne mesurerait plus ses jugements ; il ne dirigerait plus sa pointe. Il déclamerait. Il ferraillerait. Pour moi, je crois qu’un homme aura toujours la liberté qu’il saura prendre, et seulement celle-là.

Key Concepts

  • Est-ce à dire que ma liberté d’écrire ici, dans ces colonnes, ce que je pense, comme je le pense, est-ce à dire que cette liberté soit sans limites
  • Justement parce que je me conseille moi-même. Je me modère moi-même.
  • Il y a des boutades que je lance sans précaution
  • il y en a d’autres que je prépare ou que j’explique
  • et quelquefois il m’arrive d’atténuer ou de corriger ce que j’ai écrit l’avant-veille.
  • Toutes ces précautions dépendent de la rhétorique, ou art de persuader.
  • ce qui choquerait violemment les lecteurs aurait sa répercussion sur la caisse.
  • Mesquines, basses, viles préoccupations, dira-t-on. Bah
  • Il faut voir les choses comme elles sont.
  • On n’écrit pas pour être approuvé toujours et sans résistance
  • Mais on n’écrit pas non plus pour heurter et irriter ceux qui liront, ou, en d’autres termes, pour conduire un directeur de journal à la faillite.
  • Il s’agit de se tenir dans l’entre-deux ; de ménager un peu ; de heurter un peu ; et en somme de se faire une liberté dans les entraves mêmes, une liberté conquise, une liberté qui ait prise sur les choses et sur les gens ; non une liberté en l’air.
  • Sans ces difficultés, que l’on rencontre dans toute action réelle, l’individu serait livré à sa fantaisie ; il ne se surveillerait plus lui-même ; il ne mesurerait plus ses jugements ; il ne dirigerait plus sa pointe. Il déclamerait. Il ferraillerait.

Context

Deuxième moitié de CXVIII : Alain réfléchit sur sa propre pratique de journaliste pour montrer que la liberté d’écrire est inséparable d’une auto‑modération rhétorique exercée dans un cadre de contraintes économiques et de réception, et que ces contraintes, loin de détruire la liberté, la rendent concrète et efficace, en évitant la simple déclamation.