Les situations objectivement extrêmes ou tragiques (condamnation à mort, noyade imminente) ne garantissent nullement un état subjectif de malheur ou de volonté de se sauver : le malheur dépend encore de ce à quoi l’on pense, et il est possible, jusque dans ces instants, d’être occupé par des détails ou même de ne pas vouloir saisir l’occasion de se sauver.

By Alain, from Propos

Key Arguments

  • Alain affirme qu’un homme qui va à la guillotine dans un fourgon « est à plaindre », reconnaissant la gravité objective de la situation, mais il ajoute immédiatement que, « s’il pensait à autre chose, il ne serait pas plus malheureux dans son fourgon que je ne suis maintenant », ce qui subordonne le malheur au contenu actuel de la pensée.
  • Il donne des exemples concrets de ce que pourrait être ce déplacement d’attention : s’il « compte les tournants ou les cahots, il pense aux tournants et aux cahots » ; une simple affiche vue de loin, qu’il essaierait de lire, « pourrait bien l’occuper au dernier moment ». La conscience pourrait donc être occupée par des minuties perceptives plutôt que par l’idée de la mort.
  • Alain insiste sur notre ignorance radicale de ces états intimes : « qu’en savons‑nous ? Et qu’en sait‑il ? », ce qui renforce l’idée que même pour le sujet lui‑même, l’état de malheur n’est pas transparent ni assuré.
  • L’anecdote du camarade noyé pousse plus loin cette dissociation : tombé entre un bateau et le quai, demeurant sous la coque, il voit devant lui flotter un câble et se dit qu’il aurait pu le saisir, « mais il n’en avait point l’envie » ; l’instinct supposé irrésistible de conservation ne se manifeste pas, et la représentation du salut ne suffit pas à produire le désir d’agir.
  • En rapportant ce témoignage d’« un camarade qui s’est noyé » et qui est « revenu de la mort », Alain donne à sa thèse un appui empirique : au moment même où la situation commande objectivement la lutte pour la vie, la subjectivité peut se trouver indifférente, ce qui confirme l’écart entre les causes extérieures et l’état intérieur de malheur ou de volonté.

Source Quotes

On en rougirait ; on rougirait de dire comme Montesquieu : « Je n’ai jamais eu de chagrin qu’une heure de lecture n’ait dissipé » ; il est pourtant clair que, si on lit vraiment, on sera à ce qu’on lit. Un homme qui va à la guillotine, dans un fourgon, est à plaindre ; pourtant, s’il pensait à autre chose, il ne serait pas plus malheureux dans son fourgon que je ne suis maintenant. S’il compte les tournants ou les cahots, il pense aux tournants et aux cahots.
Un homme qui va à la guillotine, dans un fourgon, est à plaindre ; pourtant, s’il pensait à autre chose, il ne serait pas plus malheureux dans son fourgon que je ne suis maintenant. S’il compte les tournants ou les cahots, il pense aux tournants et aux cahots. Une affiche vue de loin, et qu’il essaierait de lire, pourrait bien l’occuper au dernier moment ; qu’en savons-nous ? Et qu’en sait-il ? J’ai eu le récit d’un camarade qui s’est noyé.
Et qu’en sait-il ? J’ai eu le récit d’un camarade qui s’est noyé. Il était tombé entre un bateau et le quai, et resta sous la coque un bon moment ; on le retira inanimé ; il revint donc de la mort, on peut le dire. Voici ses souvenirs ; il se trouva dans l’eau les yeux ouverts, et il voyait devant lui flotter un cable ; il se disait qu’il aurait pu le saisir ; mais il n’en avait point l’envie
Il était tombé entre un bateau et le quai, et resta sous la coque un bon moment ; on le retira inanimé ; il revint donc de la mort, on peut le dire. Voici ses souvenirs ; il se trouva dans l’eau les yeux ouverts, et il voyait devant lui flotter un cable ; il se disait qu’il aurait pu le saisir ; mais il n’en avait point l’envie

Key Concepts

  • Un homme qui va à la guillotine, dans un fourgon, est à plaindre ; pourtant, s’il pensait à autre chose, il ne serait pas plus malheureux dans son fourgon que je ne suis maintenant.
  • S’il compte les tournants ou les cahots, il pense aux tournants et aux cahots. Une affiche vue de loin, et qu’il essaierait de lire, pourrait bien l’occuper au dernier moment ; qu’en savons-nous ? Et qu’en sait-il ?
  • J’ai eu le récit d’un camarade qui s’est noyé. Il était tombé entre un bateau et le quai, et resta sous la coque un bon moment ; on le retira inanimé ; il revint donc de la mort, on peut le dire.
  • Voici ses souvenirs ; il se trouva dans l’eau les yeux ouverts, et il voyait devant lui flotter un cable ; il se disait qu’il aurait pu le saisir ; mais il n’en avait point l’envie

Context

Fin du passage du Propos LI : Alain radicalise sa thèse sur l’imprévisibilité du malheur en évoquant d’abord le condamné à mort dans le fourgon, puis le récit d’un camarade revenu de la noyade, pour montrer que jusque dans les situations limites, l’occupation de l’esprit et le désir d’agir ne coïncident pas nécessairement avec la gravité objective du danger.