Pour juger justement du prix d’une marchandise et de la légitimité de nos plaisirs, il faut cesser de compter en argent et apprendre à « compter en douleurs » : le sucre, qui paraît bon marché en monnaie, représente en réalité une chaîne de travaux de forçat et de souffrances physiques pour ceux qui le produisent et l’encaissent.

By Alain, from Propos

Key Arguments

  • À l’objection moderne « le sucre n’est pas cher », le père Grandet répond : « Ne compte pas en argent. Compte en douleurs. » ; il renverse le critère d’évaluation de la marchandise, de la monnaie vers la souffrance humaine.
  • Il évoque d’abord les « pauvres Flamands, qu’on appelle les camberlots », qui viennent arracher la betterave « qu’il y ait de la rosée ou qu’il pleuve », « mouillés jusqu’à mi-corps comme s’ils travaillaient dans l’eau » et logés « dans des masures, où ils couchent sur la paille » ; le travail agricole initial du sucre est décrit comme quasi‑forçat.
  • Il poursuit avec la sucrerie et la raffinerie, où il décrit « d’autres hommes presque nus, cuits par les chaudières, saisis par les courants d’air, qui montent et descendent, toujours courant, et chargés comme des mulets » ; la transformation industrielle du sucre est également présentée comme un travail exténuant.
  • Il ajoute le travail des femmes qui emballe le sucre : « N’oublie pas les femmes qui mettent les morceaux de sucre en paquets. Joli travail, penses-tu, pour des mains blanches ? Ce joli travail leur dévore les ongles et le bout des doigts jusqu’à l’os. » ; la grâce apparente de l’emballage dissimule une mutilation lente.
  • Il conclut que dire que « le sucre n’est pas cher » « veut dire, fais-y bien attention, que tu donnes très peu de ton temps et de ton travail en échange de tous ces travaux de forçat. Belle excuse ! » ; l’écart entre notre faible contribution et leur souffrance est dénoncé comme une pseudo‑justification morale.

Source Quotes

Comme j’allais mettre encore un morceau de sucre dans mon café, l’ombre du père Grandet arrêta ma main, et me dit : « Laisse donc, il sera peut-être trop sucré. » « Oui, lui dis-je, mais il est certainement un peu trop amer. » Il reprit : « Qu’est-ce qu’un peu d’amertume sur ta langue ? Quand pèseras-tu tes plaisirs, et les peines qu’ils coûtent ? » « Père Grandet, lui dis-je, les choses ont changé depuis vous, et le sucre n’est pas cher. » « Ne compte pas en argent. Compte en douleurs.
Comme j’allais mettre encore un morceau de sucre dans mon café, l’ombre du père Grandet arrêta ma main, et me dit : « Laisse donc, il sera peut-être trop sucré. » « Oui, lui dis-je, mais il est certainement un peu trop amer. » Il reprit : « Qu’est-ce qu’un peu d’amertume sur ta langue ? Quand pèseras-tu tes plaisirs, et les peines qu’ils coûtent ? » « Père Grandet, lui dis-je, les choses ont changé depuis vous, et le sucre n’est pas cher. » « Ne compte pas en argent. Compte en douleurs. Il y a des pauvres Flamands, qu’on appelle les camberlots, qui viennent en bande, à l’automne, pour arracher de la betterave.
Compte en douleurs. Il y a des pauvres Flamands, qu’on appelle les camberlots, qui viennent en bande, à l’automne, pour arracher de la betterave. Qu’il y ait de la rosée ou qu’il pleuve, ils sont mouillés jusqu’à mi-corps comme s’ils travaillaient dans l’eau. On les loge dans des masures, où ils couchent sur la paille. Va maintenant jusqu’à la sucrerie et jusqu’à la raffinerie, tu verras d’autres hommes presque nus, cuits par les chaudières, saisis par les courants d’air, qui montent et descendent, toujours courant, et chargés comme des mulets.
On les loge dans des masures, où ils couchent sur la paille. Va maintenant jusqu’à la sucrerie et jusqu’à la raffinerie, tu verras d’autres hommes presque nus, cuits par les chaudières, saisis par les courants d’air, qui montent et descendent, toujours courant, et chargés comme des mulets. N’oublie pas les femmes qui mettent les morceaux de sucre en paquets.
Va maintenant jusqu’à la sucrerie et jusqu’à la raffinerie, tu verras d’autres hommes presque nus, cuits par les chaudières, saisis par les courants d’air, qui montent et descendent, toujours courant, et chargés comme des mulets. N’oublie pas les femmes qui mettent les morceaux de sucre en paquets. Joli travail, penses-tu, pour des mains blanches ? Ce joli travail leur dévore les ongles et le bout des doigts jusqu’à l’os. Vas-tu dire maintenant que le sucre n’est pas cher ?
Vas-tu dire maintenant que le sucre n’est pas cher ? Cela veut dire, fais-y bien attention, que tu donnes très peu de ton temps et de ton travail en échange de tous ces travaux de forçat. Belle excuse ! » Il rêvait. Ces terribles yeux sans pitié éclairaient le monde. « Vois-tu, me dit-il encore, au temps où je comptais mes pièces d’or et où je tenais le sucre sous clef, je me sentais au-dessus du mépris, mais je ne savais pas pourquoi.

Key Concepts

  • « Père Grandet, lui dis-je, les choses ont changé depuis vous, et le sucre n’est pas cher. »
  • « Ne compte pas en argent. Compte en douleurs.
  • Il y a des pauvres Flamands, qu’on appelle les camberlots, qui viennent en bande, à l’automne, pour arracher de la betterave. Qu’il y ait de la rosée ou qu’il pleuve, ils sont mouillés jusqu’à mi-corps comme s’ils travaillaient dans l’eau. On les loge dans des masures, où ils couchent sur la paille.
  • tu verras d’autres hommes presque nus, cuits par les chaudières, saisis par les courants d’air, qui montent et descendent, toujours courant, et chargés comme des mulets.
  • N’oublie pas les femmes qui mettent les morceaux de sucre en paquets. Joli travail, penses-tu, pour des mains blanches ? Ce joli travail leur dévore les ongles et le bout des doigts jusqu’à l’os.
  • Cela veut dire, fais-y bien attention, que tu donnes très peu de ton temps et de ton travail en échange de tous ces travaux de forçat. Belle excuse !

Context

Milieu de LXXXIV : dans une scène dialoguée avec l’ombre du père Grandet (héros avare de Balzac), Alain illustre son thème de la complicité par l’exemple du sucre, en substituant au calcul monétaire un calcul en souffrances (douleurs) qui rend visible le coût humain réel de produits considérés comme bon marché.