L’« existence médiatique » – le mode d’être propre aux médias dans le monde moderne – opère une censure ontologique plus radicale que la censure politique ou idéologique : en vertu de sa structure d’être‑là‑devant‑un‑instant, elle exclut inexorablement toute culture véritable et n’entretient plus avec la vie qu’un dernier contact, la volonté de la vie de se fuir en ne faisant rien et en « regardant sans regarder ».

By Michel Henry, from Barbarism

Key Arguments

  • Henry soutient que le caractère frénétique, continu et ubiquitaire du défilé télévisuel ne tient pas à la machine, mais à « lessence ontologique de la télévision » et à son adéquation à notre monde : « Que la télévision soit un défilé dimages [...] cela ne tient donc pas à la machine elle-même et à son dispositif mais à lessence ontologique de la télévision et à son adéquation parfaite à notre monde, à la télévision en tant que pratique et à lactualité qui définit cette essence. »
  • Il définit l’« existence médiatique » comme une nouvelle dimension d’être‑là‑devant‑un‑instant caractéristique du monde moderne : « tout ce qui est culture se trouve, de par sa nature même, inexorablement exclu de lêtre-là-devant-un-instant, lequel constitue comme une nouvelle dimension dexistence propre aux médias et caractéristique du monde moderne, ce que nous appellerons lexistence médiatique. »
  • Cette censure est plus radicale que la censure politique ou idéologique : « Plus grave, radicale, implacable et finalement décisive est cette forme de censure par leffet de laquelle tout ce qui est culture se trouve [...] inexorablement exclu ». Elle vient après la mention d’une « censure politique » et d’une « censure idéologique ».
  • L’existence médiatique garde néanmoins un contact ultime avec la vie : « Pas plus que lunivers technicien dont elle est un produit, lexistence médiatique nest séparée de tout contact avec la vie, parce que hors de ce contact il ny a rien, parce que, en tant que sa première venue en soi, la vie est la condition de lêtre lui-même et ainsi de tout ce qui est. Lultime contact avec la vie de lunivers technicien et de lexistence médiatique, cest justement la volonté de la vie de se fuir. »
  • Cette volonté se manifeste dans un regarder qui est en réalité passivité totale : « quen elle la vie ne fait plus rien, se contentant de regarder, non pas comme regarde le spectateur de lœuvre dart, mais justement de ne regarder que de cette façon: en ne faisant rien, en ne déployant aucun des pouvoirs intérieurs de la vie pas même celui de regarder. Ainsi y a-t-il une façon de regarder sans regarder, sans voir ».

Source Quotes

Quand celle-ci se propose à titre didéal à lart lui-même, quand lœuvre est destinée à être jetée comme un journal, quand ce qui est digne dêtre là, cest ce qui naura demain plus aucune signification et nen a donc aucune en soi, cest bien le fond de ce monde, lautodestruction, lautonégation de la vie, la mort, oui, qui remonte à la surface et nous laisse reconnaître son visage hideux. Que la télévision soit un défilé dimages, que cette succession se poursuive sur un rythme frénétique, que la machine fonctionne tout le temps et en tous lieux, quil faille multiplier les chaînes et, dans chaque maison, les appareils récepteurs, pour que le défilé justement ne sinterrompe jamais, cela ne tient donc pas à la machine elle-même et à son dispositif mais à lessence ontologique de la télévision et à son adéquation parfaite à notre monde, à la télévision en tant que pratique et à lactualité qui définit cette essence. Lactualité détermine ce qui est actuel.
Ce nest pas seulement, comme il arrive habituellement et comme on le voit à leffort plus ou moins hypocritement dissimulé du pouvoir pour les contrôler, une censure politique; ou encore cette censure idéologique qui rassemble les stéréotypes dune époque et filtre à travers eux tout ce qui prétend à la communication et à léchange. Plus grave, radicale, implacable et finalement décisive est cette forme de censure par leffet de laquelle tout ce qui est culture se trouve, de par sa nature même, inexorablement exclu de lêtre-là-devant-un-instant, lequel constitue comme une nouvelle dimension dexistence propre aux médias et caractéristique du monde moderne, ce que nous appellerons lexistence médiatique. Pas plus que lunivers technicien dont elle est un produit, lexistence médiatique nest séparée de tout contact avec la vie, parce que hors de ce contact il ny a rien, parce que, en tant que sa première venue en soi, la vie est la condition de lêtre lui-même et ainsi de tout ce qui est.
Pas plus que lunivers technicien dont elle est un produit, lexistence médiatique nest séparée de tout contact avec la vie, parce que hors de ce contact il ny a rien, parce que, en tant que sa première venue en soi, la vie est la condition de lêtre lui-même et ainsi de tout ce qui est. Lultime contact avec la vie de lunivers technicien et de lexistence médiatique, cest justement la volonté de la vie de se fuir. Que lexistence médiatique résulte dune telle volonté, on le voit à ceci quen elle la vie ne fait plus rien, se contentant de regarder, non pas comme regarde le spectateur de lœuvre dart, mais justement de ne regarder que de cette façon: en ne faisant rien, en ne déployant aucun des pouvoirs intérieurs de la vie pas même celui de regarder.
Que lexistence médiatique résulte dune telle volonté, on le voit à ceci quen elle la vie ne fait plus rien, se contentant de regarder, non pas comme regarde le spectateur de lœuvre dart, mais justement de ne regarder que de cette façon: en ne faisant rien, en ne déployant aucun des pouvoirs intérieurs de la vie pas même celui de regarder. Ainsi y a-t-il une façon de regarder sans regarder, sans voir, laquelle implique à titre de corrélat une image médiatique non seulement «facile» mais nulle, cette nullité trouvant son expression dans lautodisparition de cette image à chaque instant. Son ultime contact avec la vie, limage médiatique latteste en ceci quelle est toujours une représentation de cette vie: quelquun en train de parler, ou le fulgurant tir du gauche de lailier qui propulse le ballon au fond des filets.

Key Concepts

  • cela ne tient donc pas à la machine elle-même et à son dispositif mais à lessence ontologique de la télévision et à son adéquation parfaite à notre monde
  • tout ce qui est culture se trouve, de par sa nature même, inexorablement exclu de lêtre-là-devant-un-instant, lequel constitue comme une nouvelle dimension dexistence propre aux médias et caractéristique du monde moderne, ce que nous appellerons lexistence médiatique.
  • Plus grave, radicale, implacable et finalement décisive est cette forme de censure
  • Lultime contact avec la vie de lunivers technicien et de lexistence médiatique, cest justement la volonté de la vie de se fuir.
  • Ainsi y a-t-il une façon de regarder sans regarder, sans voir

Context

Après avoir analysé l’actualité et l’absurdité télévisuelle, Henry conceptualise l’« existence médiatique » et la censure propre aux médias, montrant leur fonction d’exclusion structurelle de la culture et leur enracinement dans la volonté de fuite de la vie.