La situation moderne est sans précédent dans l’histoire : pour la première fois, un développement sans précédent du savoir scientifique s’accompagne non d’un essor conjoint de toutes les valeurs humaines, mais de l’effondrement et de la destruction de la culture elle‑même, ce que Michel Henry nomme une nouvelle barbarie.
By Michel Henry, from Barbarism
Key Arguments
- Dans l’histoire passée, on pouvait concevoir un cycle où à chaque déclin d’une civilisation une autre surgissait, et où, dans certains « espaces » privilégiés (Sumer, Assur, Grèce, Rome, etc.), toutes les formes d’activité humaine — économique, artisanale, artistique, intellectuelle, morale, religieuse — s’épanouissaient ensemble, produisant un développement global de la vie.
- Ce développement global signifiait que le savoir pratique, technique et théorique allaient de pair avec le bien, le beau et le sacré : « le savoir produisant le bien, qui produisait le beau, tandis que le sacré illuminait toute chose ».
- À l’inverse, sous nos yeux, on observe depuis le début de l’ère moderne un « développement sans précédent des savoirs qui forment “la science” », caractérisé par la rigueur, l’objectivité, la démonstration et des résultats qui « bouleversent la face de la terre ».
- Ce bouleversement du monde extérieur s’accompagne d’« un tel bouleversement […] de l’homme lui-même » : la connaissance de l’univers, bien que bénéfique en soi, est corrélée à « l’effondrement de toutes les autres valeurs, effondrement si grave qu’il met en cause notre existence même ».
- Ce n’est pas seulement l’aspect du monde qui est altéré, mais la possibilité même de vivre : la terre devient « si affreuse que la vie n’y est plus supportable », révélant que la beauté n’est pas un simple ornement des choses mais « une condition intérieure de cette vie, sécrétée et voulue par elle ».
- Parce que « c’est la vie même qui est atteinte », toutes ses valeurs — esthétique, éthique, sacré — « chancellent », jusqu’à menacer « la possibilité de vivre chaque jour ».
- Cette situation ne relève pas d’une simple « crise » réversible : « car ce n’est pas d’une crise de la culture en réalité qu’il s’agit mais bien de sa destruction ».
- Henry résume ce caractère inédit par la formule : « voici devant nous ce qu’on n’avait en effet jamais vu: l’explosion scientifique et la ruine de l’homme. Voici la nouvelle barbarie dont il n’est pas sûr cette fois qu’elle puisse être surmontée. »
Source Quotes
CE QUI NE SÉTAIT JAMAIS VU Nous entrons dans la barbarie. Certes ce nest pas la première fois que lhumanité plonge dans la nuit.
Les campagnes que les systèmes dirrigation à labandon ont transformées en marécages pestilentiels sont un jour ou lautre drainées et asséchées de nouveau, une agriculture plus prospère sy installe. Ainsi pouvait-on se représenter lhistoire sous une forme cyclique. A chaque phase dexpansion succède celle du déclin mais, là ou ailleurs, un nouvel essor se produit, portant plus loin le développement de la vie.
Cest conjointement que, sappuyant lune sur lautre et sexaltant lune lautre, les forces sises en lhomme se déploient: activités économique, artisanale, artistique, intellectuelle, morale, religieuse vont ensemble et, quelle que soit celle que privilégie linterprète, il constate cette éclosion simultanée des savoirs pratique, technique et théorique dont le résultat sappelle Sumer, Assur, la Perse, lÉgypte, la Grèce, Rome, Byzance, le Moyen Age, la Renaissance. Là, dans ces «espaces» privilégiés, cétait chaque fois la totalité des valeurs qui font lhumanité qui sépanouissaient en même temps. Ce qui se passe sous nos yeux est bien différent.
Là, dans ces «espaces» privilégiés, cétait chaque fois la totalité des valeurs qui font lhumanité qui sépanouissaient en même temps. Ce qui se passe sous nos yeux est bien différent. Nous assistons depuis le début de lère moderne à un développement sans précédent des savoirs qui forment «la science» et revendiquent dailleurs hautement ce titre.
Ce qui se passe sous nos yeux est bien différent. Nous assistons depuis le début de lère moderne à un développement sans précédent des savoirs qui forment «la science» et revendiquent dailleurs hautement ce titre. Par là on entend une connaissance rigoureuse, objective, incontestable, vraie.
De toutes les formes approximatives, voire douteuses, de connaissances, ou de croyances, ou de superstitions, qui lavaient précédée, celle-ci se distingue en effet par la puissance de ses évidences et de ses démonstrations, de ses «preuves», en même temps que par les résultats extraordinaires auxquels elle a abouti et qui bouleversent la face de la terre. Un tel bouleversement, malheureusement, est aussi celui de lhomme lui-même. Si la connaissance de plus en plus compréhensive de lunivers est incontestablement un bien, pourquoi va-t-elle de pair avec leffondrement de toutes les autres valeurs, effondrement si grave quil met en cause notre existence même?
Un tel bouleversement, malheureusement, est aussi celui de lhomme lui-même. Si la connaissance de plus en plus compréhensive de lunivers est incontestablement un bien, pourquoi va-t-elle de pair avec leffondrement de toutes les autres valeurs, effondrement si grave quil met en cause notre existence même? Car ce nest pas seulement la face de la terre qui est changée en effet, devenant si affreuse que la vie ny est plus supportable et quainsi la beauté ce que les hommes avaient élaboré et conquis si patiemment se révèle nêtre pas seulement liée à laspect des choses mais une condition intérieure de cette vie, sécrétée et voulue par elle.
Si la connaissance de plus en plus compréhensive de lunivers est incontestablement un bien, pourquoi va-t-elle de pair avec leffondrement de toutes les autres valeurs, effondrement si grave quil met en cause notre existence même? Car ce nest pas seulement la face de la terre qui est changée en effet, devenant si affreuse que la vie ny est plus supportable et quainsi la beauté ce que les hommes avaient élaboré et conquis si patiemment se révèle nêtre pas seulement liée à laspect des choses mais une condition intérieure de cette vie, sécrétée et voulue par elle. Parce que cest la vie même qui est atteinte, ce sont toutes ses valeurs qui chancellent, non seulement lesthétique mais aussi léthique, le sacré et avec eux la possibilité de vivre chaque jour.
Car ce nest pas seulement la face de la terre qui est changée en effet, devenant si affreuse que la vie ny est plus supportable et quainsi la beauté ce que les hommes avaient élaboré et conquis si patiemment se révèle nêtre pas seulement liée à laspect des choses mais une condition intérieure de cette vie, sécrétée et voulue par elle. Parce que cest la vie même qui est atteinte, ce sont toutes ses valeurs qui chancellent, non seulement lesthétique mais aussi léthique, le sacré et avec eux la possibilité de vivre chaque jour. La crise de la culture, quil nest guère possible de dissimuler aujourdhui, a fait lobjet danalyses plus ou moins suspectes.
Comment se fait-il alors quen lieu et place de ce comportement adapté et assuré de lui-même, on observe partout, dans chacun des ordres de la vie sensible, affective et spirituelle aussi bien que proprement intellectuelle ou cognitive, la même incertitude et le même désarroi non pas lébranlement des valeurs de lart, de léthique ou de la religion, mais proprement leur anéantissement, brutal ou progressif? Car ce nest pas dune crise de la culture en réalité quil sagit mais bien de sa destruction. Ainsi lhyperdéveloppement dun hypersavoir, dont les moyens théoriques et pratiques marquent une rupture complète avec les connaissances traditionnelles de lhumanité, a-t-il pour effet dabattre non seulement ces connaissances données comme autant dillusions, mais lhumanité elle-même.
Ainsi lhyperdéveloppement dun hypersavoir, dont les moyens théoriques et pratiques marquent une rupture complète avec les connaissances traditionnelles de lhumanité, a-t-il pour effet dabattre non seulement ces connaissances données comme autant dillusions, mais lhumanité elle-même. Tandis que, semblables à la houle de locéan, toutes les productions des civilisations du passé montaient et descendaient ensemble, comme dun commun accord et sans se disjoindre le savoir produisant le bien, qui produisait le beau, tandis que le sacré illuminait toute chose , voici devant nous ce quon navait en effet jamais vu: lexplosion scientifique et la ruine de lhomme. Voici la nouvelle barbarie dont il nest pas sûr cette fois quelle puisse être surmontée.
Tandis que, semblables à la houle de locéan, toutes les productions des civilisations du passé montaient et descendaient ensemble, comme dun commun accord et sans se disjoindre le savoir produisant le bien, qui produisait le beau, tandis que le sacré illuminait toute chose , voici devant nous ce quon navait en effet jamais vu: lexplosion scientifique et la ruine de lhomme. Voici la nouvelle barbarie dont il nest pas sûr cette fois quelle puisse être surmontée. Pourquoi et comment un certain type de savoir, apparu à lépoque de Galilée et considéré depuis comme le seul savoir, produit-il, selon les voies dune nécessité repérable et pleinement intelligible, la subversion de toutes les autres valeurs, et ainsi de la culture, et ainsi de lhumanité de lhomme, cest ce quil est parfaitement possible de comprendre pour peu quon dispose dune théorie de lessence de tout savoir possible et de son ultime fondement.
Key Concepts
- Nous entrons dans la barbarie.
- Ainsi pouvait-on se représenter lhistoire sous une forme cyclique.
- là, dans ces «espaces» privilégiés, cétait chaque fois la totalité des valeurs qui font lhumanité qui sépanouissaient en même temps.
- Ce qui se passe sous nos yeux est bien différent.
- Nous assistons depuis le début de lère moderne à un développement sans précédent des savoirs qui forment «la science»
- Un tel bouleversement, malheureusement, est aussi celui de lhomme lui-même.
- leffondrement de toutes les autres valeurs, effondrement si grave quil met en cause notre existence même?
- devenant si affreuse que la vie ny est plus supportable
- la beauté ce que les hommes avaient élaboré et conquis si patiemment se révèle nêtre pas seulement liée à laspect des choses mais une condition intérieure de cette vie, sécrétée et voulue par elle.
- Parce que cest la vie même qui est atteinte, ce sont toutes ses valeurs qui chancellent, non seulement lesthétique mais aussi léthique, le sacré et avec eux la possibilité de vivre chaque jour.
- Car ce nest pas dune crise de la culture en réalité quil sagit mais bien de sa destruction.
- voici devant nous ce quon navait en effet jamais vu: lexplosion scientifique et la ruine de lhomme.
- Voici la nouvelle barbarie dont il nest pas sûr cette fois quelle puisse être surmontée.
Context
Ouverture programmatique de « Ce qui ne sétait jamais vu » : Michel Henry pose le diagnostic central de La Barbarie en opposant la dynamique cyclique et globale des grandes civilisations passées à la configuration moderne où l’essor de la science coïncide avec la destruction de la culture et des valeurs.