La transmission de tout savoir, qu’il soit théorique, pratique, corporel, esthétique, éthique ou religieux, consiste en une répétition phénoménologique – théorique et pathétique – des actes d’évidence et du pathos qui les porte ; cette répétition, que Henry nomme « contemporanéité », rend l’apprenant contemporain de la vérité transmise et possède sa propre temporalité et omni‑temporalité, ce qui exclut que la pédagogie puisse être réduite à un ensemble de lois formelles indépendantes du contenu.

By Michel Henry, from Barbarism

Key Arguments

  • Henry pose la question « En quoi consiste, considérée en elle-même, cest-à-dire philosophiquement, la transmission dun savoir? » et répond qu’elle consiste dans « lacte par lequel chaque évidence constitutive de ce savoir [...] se trouve répétée, réactualisée par celui qui, faisant delle sa propre évidence, comprend ce savoir et de cette façon lacquiert. »
  • Cette répétition est « double, théorique et pratique » : répétition de l’acte d’évidence et « nécessairement, celle du pathos en lequel lacte dévidence se tient, nétant jamais, en tant quacte cognitif, que dans son auto-affection et par elle. »
  • Il insiste sur l’« existence autonome dune dimension ontologique dimmanence radicale » où se produisent la répétition pathétique pure (amour, apprentissage corporel, imitation, intropathie, premiers échanges mère‑enfant, etc.) et la constitution de la vie individuelle et sociale.
  • Toutefois, « linverse nest pas vrai: toute répétition théorique dun acte dévidence ou de connaissance au sens habituel du terme est identiquement une répétition pathétique, celle de lauto-affection de cet acte. »
  • Henry généralise : « La répétition en laquelle consiste toute transmission et toute acquisition possible dun savoir quel quil soit, corporel, sensible, cognitif, axiologique ou affectif, toute répétition théorique et plus généralement affective, nous lappelons contemporanéité. »
  • Entrer dans un savoir, c’est « devenir le contemporain » de sa vérité : « Celui qui entre en relation avec une vérité quelconque, quil sagisse de celle du Christ en croix ou des lois de laddition arithmétique, en devient le contemporain au sens qui vient dêtre dit, il devient lui-même cette vérité, ou ce qui la rend possible. »
  • Cette contemporanéité est omni‑temporelle (on peut devenir contemporain d’un événement vieux de vingt siècles ou d’une vérité rationnelle intemporelle) mais aussi temporelle : « “Se faire le contemporain de” signifie toutefois: entrer dans le procès qui conduit à ce dont on veut être le contemporain »; sa temporalité est ekstatique pour la vérité théorique, inextatique et pathétique pour la vérité pratique (« lhistorial même de lAbsolu »).
  • De cette analyse il conclut que la transmission d’un savoir « nest pas réductible à une théorie formelle ni à un réseau de lois formelles quon pourrait séparer du contenu cognitif », ce qui rend « équivoque » l’idée que la pédagogie ou les « sciences de l’éducation » forment une discipline autonome.

Source Quotes

Que cette augmentation des horaires cest-à-dire en réalité la destruction de lUniversité ait été réclamée par les professeurs dUniversité eux-mêmes ou par leur étrange syndicat (et cela à lheure où les revendications syndicales portent partout ailleurs sur la diminution du temps de travail), cest là un fait terrifiant pour celui qui sait reconnaître ce que cache le manteau de la démagogie politique: lautodestruction de lUniversité comme autodestruction de la culture comme autodestruction de la vie. En quoi consiste, considérée en elle-même, cest-à-dire philosophiquement, la transmission dun savoir? En lacte par lequel chaque évidence constitutive de ce savoir, de ses principes, de ses axiomes, de ses inférences et de ses conséquences, se trouve répétée, réactualisée par celui qui, faisant delle sa propre évidence, comprend ce savoir et de cette façon lacquiert. Semblable répétition est double, théorique et pratique.
En lacte par lequel chaque évidence constitutive de ce savoir, de ses principes, de ses axiomes, de ses inférences et de ses conséquences, se trouve répétée, réactualisée par celui qui, faisant delle sa propre évidence, comprend ce savoir et de cette façon lacquiert. Semblable répétition est double, théorique et pratique. Cest, dune part, la répétition de lévidence dont il vient dêtre question, de lacte qui la produit; cest, dautre part et nécessairement, celle du pathos en lequel lacte dévidence se tient, nétant jamais, en tant quacte cognitif, que dans son auto-affection et par elle.
Semblable répétition est double, théorique et pratique. Cest, dune part, la répétition de lévidence dont il vient dêtre question, de lacte qui la produit; cest, dautre part et nécessairement, celle du pathos en lequel lacte dévidence se tient, nétant jamais, en tant quacte cognitif, que dans son auto-affection et par elle. Assurément des déterminations purement pathétiques peuvent être reproduites en labsence de toute visée intentionnelle, de toute «connaissance» un acte de pur amour par exemple.
Assurément des déterminations purement pathétiques peuvent être reproduites en labsence de toute visée intentionnelle, de toute «connaissance» un acte de pur amour par exemple. La reconnaissance en son existence autonome dune dimension ontologique dimmanence radicale au sein de laquelle saccomplit cette répétition originelle est essentielle, elle seule permet de comprendre la transmission des savoirs primitifs étrangers à la connaissance représentative et objective, et la précédant nécessairement. Les premiers échanges de la mère et de lenfant, lacquisition des mouvements corporels, lapprentissage sous toutes ses formes, les phénomènes dimitation et dintropathie qui sont au fond de la vie individuelle et sociale se produisent tous à lintérieur de cette sphère intersubjective affective mettant en jeu les modalités pathétiques des monades qui y participent et reposant sur elles.
En psychanalyse, pour ne prendre quun exemple, la relation de lanalyste et de lanalysant nest quune modalité de lintersubjectivité pathétique dont nous parlons. Mais si lon peut et si lon doit affirmer lexistence dune répétition proprement pathétique, celle dun affect sans représentation, linverse nest pas vrai: toute répétition théorique dun acte dévidence ou de connaissance au sens habituel du terme est identiquement une répétition pathétique, celle de lauto-affection de cet acte. La répétition en laquelle consiste toute transmission et toute acquisition possible dun savoir quel quil soit, corporel, sensible, cognitif, axiologique ou affectif, toute répétition théorique et plus généralement affective, nous lappelons contemporanéité.
Mais si lon peut et si lon doit affirmer lexistence dune répétition proprement pathétique, celle dun affect sans représentation, linverse nest pas vrai: toute répétition théorique dun acte dévidence ou de connaissance au sens habituel du terme est identiquement une répétition pathétique, celle de lauto-affection de cet acte. La répétition en laquelle consiste toute transmission et toute acquisition possible dun savoir quel quil soit, corporel, sensible, cognitif, axiologique ou affectif, toute répétition théorique et plus généralement affective, nous lappelons contemporanéité. Celui qui entre en relation avec une vérité quelconque, quil sagisse de celle du Christ en croix ou des lois de laddition arithmétique, en devient le contemporain au sens qui vient dêtre dit, il devient lui-même cette vérité, ou ce qui la rend possible.
La répétition en laquelle consiste toute transmission et toute acquisition possible dun savoir quel quil soit, corporel, sensible, cognitif, axiologique ou affectif, toute répétition théorique et plus généralement affective, nous lappelons contemporanéité. Celui qui entre en relation avec une vérité quelconque, quil sagisse de celle du Christ en croix ou des lois de laddition arithmétique, en devient le contemporain au sens qui vient dêtre dit, il devient lui-même cette vérité, ou ce qui la rend possible. Le premier cas est celui dune vérité pratique, le second celui de la vérité théorique.
La temporalité de celui-ci est celle de lek-stase sil sagit de la vérité théorique, celle, inextatique, du pathos, et ainsi lhistorial même de lAbsolu, sil sagit de la vérité pratique. De la nature de la contemporanéité en laquelle toute transmission et toute acquisition de savoir puisent leur possibilité et leur essence, il suit que celle-ci nest pas réductible à une théorie formelle ni à un réseau de lois formelles quon pourrait séparer du contenu cognitif, puisquen vérité lacquisition et ainsi la transmission dun savoir sont identiques à leffectuation phénoménologique concrète de celui-ci dans la répétition, à lacte donc qui en reproduit le contenu représentatif dans le cas de la connaissance théorique, au pathos qui, toujours dans la répétition, sidentifie à la vérité pratique, dans le cas de lesthétique, de léthique et de la religion. Lidée que la pédagogie (ou, comme on dit aujourdhui, les «sciences de léducation») puisse constituer une discipline autonome est équivoque.
De la nature de la contemporanéité en laquelle toute transmission et toute acquisition de savoir puisent leur possibilité et leur essence, il suit que celle-ci nest pas réductible à une théorie formelle ni à un réseau de lois formelles quon pourrait séparer du contenu cognitif, puisquen vérité lacquisition et ainsi la transmission dun savoir sont identiques à leffectuation phénoménologique concrète de celui-ci dans la répétition, à lacte donc qui en reproduit le contenu représentatif dans le cas de la connaissance théorique, au pathos qui, toujours dans la répétition, sidentifie à la vérité pratique, dans le cas de lesthétique, de léthique et de la religion. Lidée que la pédagogie (ou, comme on dit aujourdhui, les «sciences de léducation») puisse constituer une discipline autonome est équivoque. Il est vrai quil y a une essence propre de la communication et nous venons den

Key Concepts

  • En quoi consiste, considérée en elle-même, cest-à-dire philosophiquement, la transmission dun savoir? En lacte par lequel chaque évidence constitutive de ce savoir, de ses principes, de ses axiomes, de ses inférences et de ses conséquences, se trouve répétée, réactualisée par celui qui, faisant delle sa propre évidence, comprend ce savoir et de cette façon lacquiert.
  • Semblable répétition est double, théorique et pratique.
  • Cest, dune part, la répétition de lévidence dont il vient dêtre question, de lacte qui la produit; cest, dautre part et nécessairement, celle du pathos en lequel lacte dévidence se tient, nétant jamais, en tant quacte cognitif, que dans son auto-affection et par elle.
  • La reconnaissance en son existence autonome dune dimension ontologique dimmanence radicale au sein de laquelle saccomplit cette répétition originelle est essentielle, elle seule permet de comprendre la transmission des savoirs primitifs étrangers à la connaissance représentative et objective, et la précédant nécessairement.
  • Mais si lon peut et si lon doit affirmer lexistence dune répétition proprement pathétique, celle dun affect sans représentation, linverse nest pas vrai: toute répétition théorique dun acte dévidence ou de connaissance au sens habituel du terme est identiquement une répétition pathétique, celle de lauto-affection de cet acte.
  • La répétition en laquelle consiste toute transmission et toute acquisition possible dun savoir quel quil soit, corporel, sensible, cognitif, axiologique ou affectif, toute répétition théorique et plus généralement affective, nous lappelons contemporanéité.
  • Celui qui entre en relation avec une vérité quelconque, quil sagisse de celle du Christ en croix ou des lois de laddition arithmétique, en devient le contemporain au sens qui vient dêtre dit, il devient lui-même cette vérité, ou ce qui la rend possible.
  • De la nature de la contemporanéité en laquelle toute transmission et toute acquisition de savoir puisent leur possibilité et leur essence, il suit que celle-ci nest pas réductible à une théorie formelle ni à un réseau de lois formelles quon pourrait séparer du contenu cognitif, puisquen vérité lacquisition et ainsi la transmission dun savoir sont identiques à leffectuation phénoménologique concrète de celui-ci dans la répétition
  • Lidée que la pédagogie (ou, comme on dit aujourdhui, les «sciences de léducation») puisse constituer une discipline autonome est équivoque.

Context

Dernière partie du passage : Henry développe une théorie phénoménologique de la transmission des savoirs (contemporanéité) pour saper la prétention de la pédagogie à constituer un domaine formel autonome et pour réaffirmer le primat de la vie pathétique dans tout acte d’enseignement et d’apprentissage.