L’explication courante de la crise de la culture par la seule fragmentation et spécialisation croissante des savoirs scientifiques masque un présupposé majeur : elle suppose sans examen que ces savoirs objectivants constituent le seul savoir possible et le seul fondement rationnel des conduites, ce qui empêche de comprendre la véritable destruction des valeurs.

By Michel Henry, from Barbarism

Key Arguments

  • L’interprétation « la plus généralement admise » attribue la crise culturelle au fait que, pour progresser, le savoir scientifique a dû se « fragmenter en une prolifération de recherches ayant chacune ses méthodologies, ses appareils conceptuels, ses objets », au point qu’« il nest plus possible à personne désormais de les maîtriser toutes ».
  • Cette fragmentation mettrait en cause « lunité du savoir » et, avec elle, la possibilité de disposer d’un principe unificateur assurant la concordance des conduites, appréciations et pensées dans tous les domaines.
  • Henry illustre ce diagnostic par le recours systématique au spécialiste dans la vie quotidienne, efficace pour des problèmes techniques (mal de dent, réparation de machine) mais incapable de fournir « aucune vue densemble sur lexistence humaine et sa destination ».
  • Sans une telle vue d’ensemble, il est impossible de décider rationnellement de ce qu’il faut faire « pour autant que celui-ci concerne justement notre existence, et non pas une chose » : la spécialisation résout des problèmes d’objets mais laisse intacte la question du sens de la vie.
  • Henry met au jour le présupposé inaperçu de cette explication : on tient pour allant de soi que ces savoirs scientifiques « constituent le seul savoir possible, le seul fondement assignable à un comportement rationnel dans toutes les sphères de lexpérience ».
  • Or, si ce présupposé était fondé, on devrait observer précisément un comportement adapté et assuré de lui-même. Au contraire, « on observe partout […] la même incertitude et le même désarroi », non seulement un « ébranlement » mais « lanéantissement, brutal ou progressif » des valeurs d’art, d’éthique ou de religion.
  • Le constat empirique (désarroi généralisé, anéantissement des valeurs) contredit donc la thèse implicite selon laquelle la rationalité scientifique suffirait à fonder un ordre de vie cohérent, révélant l’insuffisance de l’explication par la seule multiplication des savoirs.

Source Quotes

Parce que cest la vie même qui est atteinte, ce sont toutes ses valeurs qui chancellent, non seulement lesthétique mais aussi léthique, le sacré et avec eux la possibilité de vivre chaque jour. La crise de la culture, quil nest guère possible de dissimuler aujourdhui, a fait lobjet danalyses plus ou moins suspectes. L «explication» la plus généralement admise est celle-ci: avec la science moderne le savoir a fait dimmenses progrès; à cette fin il a dû se fragmenter en une prolifération de recherches ayant chacune ses méthodologies, ses appareils conceptuels, ses objets.
La crise de la culture, quil nest guère possible de dissimuler aujourdhui, a fait lobjet danalyses plus ou moins suspectes. L «explication» la plus généralement admise est celle-ci: avec la science moderne le savoir a fait dimmenses progrès; à cette fin il a dû se fragmenter en une prolifération de recherches ayant chacune ses méthodologies, ses appareils conceptuels, ses objets. Il nest plus possible à personne désormais de les maîtriser toutes, ni même quelques-unes, ni même une seule.
L «explication» la plus généralement admise est celle-ci: avec la science moderne le savoir a fait dimmenses progrès; à cette fin il a dû se fragmenter en une prolifération de recherches ayant chacune ses méthodologies, ses appareils conceptuels, ses objets. Il nest plus possible à personne désormais de les maîtriser toutes, ni même quelques-unes, ni même une seule. Cest lunité du savoir qui est en cause et avec elle la mise à jour dun principe assurant la concordance et ainsi la validité des conduites, des appréciations dans tous les domaines, des pensées elles-mêmes.
Il nest plus possible à personne désormais de les maîtriser toutes, ni même quelques-unes, ni même une seule. Cest lunité du savoir qui est en cause et avec elle la mise à jour dun principe assurant la concordance et ainsi la validité des conduites, des appréciations dans tous les domaines, des pensées elles-mêmes. Notre comportement quotidien est significatif à cet égard: devant chaque problème particulier, faire appel au spécialiste.
Cest lunité du savoir qui est en cause et avec elle la mise à jour dun principe assurant la concordance et ainsi la validité des conduites, des appréciations dans tous les domaines, des pensées elles-mêmes. Notre comportement quotidien est significatif à cet égard: devant chaque problème particulier, faire appel au spécialiste. Mais si cette pratique se révèle efficace pour un mal de dent ou la réparation dune machine, elle ne fournit encore aucune vue densemble sur lexistence humaine et sa destination, vue sans laquelle il est impossible cependant de décider de ce quil faut faire dans chaque cas, pour autant que celui-ci concerne justement notre existence, et non pas une chose.
Notre comportement quotidien est significatif à cet égard: devant chaque problème particulier, faire appel au spécialiste. Mais si cette pratique se révèle efficace pour un mal de dent ou la réparation dune machine, elle ne fournit encore aucune vue densemble sur lexistence humaine et sa destination, vue sans laquelle il est impossible cependant de décider de ce quil faut faire dans chaque cas, pour autant que celui-ci concerne justement notre existence, et non pas une chose. Avec linterprétation de la crise de la culture comme résultant de la multiplication indispensable des savoirs qui obéissent à la volonté de rigueur et dobjectivité de la science, une présupposition demeure, inaperçue parce quallant de soi: ce sont ces savoirs, si divers soient-ils, qui constituent le seul savoir possible, le seul fondement assignable à un comportement rationnel dans toutes les sphères de lexpérience.
Mais si cette pratique se révèle efficace pour un mal de dent ou la réparation dune machine, elle ne fournit encore aucune vue densemble sur lexistence humaine et sa destination, vue sans laquelle il est impossible cependant de décider de ce quil faut faire dans chaque cas, pour autant que celui-ci concerne justement notre existence, et non pas une chose. Avec linterprétation de la crise de la culture comme résultant de la multiplication indispensable des savoirs qui obéissent à la volonté de rigueur et dobjectivité de la science, une présupposition demeure, inaperçue parce quallant de soi: ce sont ces savoirs, si divers soient-ils, qui constituent le seul savoir possible, le seul fondement assignable à un comportement rationnel dans toutes les sphères de lexpérience. Comment se fait-il alors quen lieu et place de ce comportement adapté et assuré de lui-même, on observe partout, dans chacun des ordres de la vie sensible, affective et spirituelle aussi bien que proprement intellectuelle ou cognitive, la même incertitude et le même désarroi non pas lébranlement des valeurs de lart, de léthique ou de la religion, mais proprement leur anéantissement, brutal ou progressif?
Avec linterprétation de la crise de la culture comme résultant de la multiplication indispensable des savoirs qui obéissent à la volonté de rigueur et dobjectivité de la science, une présupposition demeure, inaperçue parce quallant de soi: ce sont ces savoirs, si divers soient-ils, qui constituent le seul savoir possible, le seul fondement assignable à un comportement rationnel dans toutes les sphères de lexpérience. Comment se fait-il alors quen lieu et place de ce comportement adapté et assuré de lui-même, on observe partout, dans chacun des ordres de la vie sensible, affective et spirituelle aussi bien que proprement intellectuelle ou cognitive, la même incertitude et le même désarroi non pas lébranlement des valeurs de lart, de léthique ou de la religion, mais proprement leur anéantissement, brutal ou progressif? Car ce nest pas dune crise de la culture en réalité quil sagit mais bien de sa destruction.

Key Concepts

  • La crise de la culture, quil nest guère possible de dissimuler aujourdhui, a fait lobjet danalyses plus ou moins suspectes.
  • L «explication» la plus généralement admise est celle-ci:
  • avec la science moderne le savoir a fait dimmenses progrès; à cette fin il a dû se fragmenter en une prolifération de recherches ayant chacune ses méthodologies, ses appareils conceptuels, ses objets.
  • Il nest plus possible à personne désormais de les maîtriser toutes, ni même quelques-unes, ni même une seule.
  • Cest lunité du savoir qui est en cause et avec elle la mise à jour dun principe assurant la concordance et ainsi la validité des conduites, des appréciations dans tous les domaines, des pensées elles-mêmes.
  • Notre comportement quotidien est significatif à cet égard: devant chaque problème particulier, faire appel au spécialiste.
  • elle ne fournit encore aucune vue densemble sur lexistence humaine et sa destination, vue sans laquelle il est impossible cependant de décider de ce quil faut faire dans chaque cas, pour autant que celui-ci concerne justement notre existence, et non pas une chose.
  • une présupposition demeure, inaperçue parce quallant de soi: ce sont ces savoirs, si divers soient-ils, qui constituent le seul savoir possible, le seul fondement assignable à un comportement rationnel dans toutes les sphères de lexpérience.
  • Comment se fait-il alors quen lieu et place de ce comportement adapté et assuré de lui-même, on observe partout, dans chacun des ordres de la vie sensible, affective et spirituelle aussi bien que proprement intellectuelle ou cognitive, la même incertitude et le même désarroi
  • non pas lébranlement des valeurs de lart, de léthique ou de la religion, mais proprement leur anéantissement, brutal ou progressif?

Context

Au milieu du passage, Henry examine et critique l’interprétation dominante de la « crise de la culture » fondée sur la spécialisation des sciences, pour montrer qu’elle repose sur un dogme objectiviste et ne parvient pas à expliquer l’anéantissement des valeurs.