Dans les sociétés modernes, il existe une opposition structurelle et fonctionnelle entre fonctionnaires et hommes politiques : les premiers, professionnels compétents et neutres, appliquent des lois qu’ils n’ont pas faites, tandis que les seconds, amateurs légitimes choisis par les gouvernés, fixent les objectifs de la législation et du régime et assurent la communication entre gouvernants et gouvernés ; les deux catégories sont indispensables à l’ordre politique.
By Raymond Aron, from Democracy and Totalitarianism
Key Arguments
- Aron présente l’opposition fonctionnaire / homme politique comme la transposition moderne de la distinction entre fonction administrative et fonctions législative‑exécutive : « L'opposition qui frappe les yeux au premier abord est celle du fonctionnaire et de l'homme politique, transposition moderne de la distinction entre la fonction administrative telle que nous l'avons formalisée, et les fonctions exécutives et législatives que nous avons simultanément distinguées et rapprochées. »
- Il caractérise les fonctionnaires comme professionnels recrutés selon des règles, et les hommes politiques comme amateurs élus : « Le fonctionnaire est un professionnel, l'homme politique un amateur ; le fonctionnaire est choisi selon des règles précises, l'homme politique élu. »
- Il insiste sur le fait que les régimes occidentaux sont des « régimes d'experts sous la direction d'amateurs », ce qui n’est pas paradoxal mais structurel : « Les régimes démocratiques occidentaux sont des régimes d'experts sous la direction d'amateurs. Ce n'est pas là un paradoxe ; ceux qui commandent aux fonctionnaires et aux administrateurs, par définition, ne sont pas des spécialistes. »
- Il souligne la plus grande stabilité de l’administration par rapport aux personnels politiques, ce qui fait de l’appareil administratif le noyau permanent de l’État moderne : « D'une certaine façon, on se passe plus difficilement de fonctionnaires que d'hommes politiques ; dans un régime comme le nôtre, l'administration doit être particulièrement stable, précisément parce que les hommes politiques se renouvellent plus souvent dans les rôles gouvernementaux. On a dit souvent que l'État moderne est d'abord et avant tout une organisation administrative. »
- Il observe que la création d’un État suppose avant tout la mise en place d’une administration, non de procédures électorales : « Quand on crée un nouvel État, il n'est pas indispensable de procéder à des élections ou d'élire un Parlement, il est certainement indispensable de trouver des fonctionnaires, de se donner une administration. »
- Il définit le fonctionnaire comme compétent mais dépourvu de titre pour décider des fins et des ennemis : « Le fonctionnaire est compétent, il sait ce que l'on peut faire, mais il n'a aucun titre à décider ; par essence il est neutre. Le policier arrête le traître, mais qui est le traître ? Est-ce le collaborateur ou le résistant ? La réponse n'est pas donnée par le policier, celui-ci arrête ceux que le pouvoir politique lui désigne comme traîtres. »
- Il montre par l’exemple historique français la continuité administrative à travers de multiples changements de régime, preuve de cette neutralité structurelle : « Au XIXe siècle, nous sommes passés en France de l'empire à la monarchie, puis à l'empire, puis à une monarchie, puis à une deuxième monarchie, puis à une république, puis un deuxième empire, et l'administration française a persévéré dans son être. »
- À l’inverse, il définit l’homme politique par la légitimité conférée par les gouvernés et la fixation des objectifs de la législation et du régime : « Il faut donc qu'il existe une autre sorte d'hommes au pouvoir, définie non par la compétence mais par la légitimité. [...] L'homme politique, choisi par les gouvernés, est investi de l'autorité légitime, il a pour tâche de fixer les objectifs de la législation à l'intérieur du régime et même de fixer les objectifs du régime lui-même. »
- Il conclut que les hommes politiques sont aussi indispensables que les administrateurs, parce qu’il n’y a pas de régime sans communication avec les gouvernés : « Les hommes politiques, en coopération avec les administrateurs, gouvernent, tout aussi nécessaires que ces derniers puisque les fonctionnaires ont la compétence mais non la légitimité. [...] puisqu'il n'y a pas de régime possible sans communication entre gouvernés et gouvernants. »
Source Quotes
Reprenons maintenant les aspects de l'ordre politique que nous avons distingués ; aspect administratif, aspect gouvernemental qui englobe le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif, c'est-à-dire, d'une part, les décisions qui fixent les lois, d'autre part, celles qui concernent les relations avec les sociétés étrangères ou les mesures à prendre en marge avec des lois existantes ou en conformité avec elles. L'opposition qui frappe les yeux au premier abord est celle du fonctionnaire et de l'homme politique, transposition moderne de la distinction entre la fonction administrative telle que nous l'avons formalisée, et les fonctions exécutives et législatives que nous avons simultanément distinguées et rapprochées. Fonctionnaire et homme politique s'opposent dans les sociétés modernes terme à terme.
Fonctionnaire et homme politique s'opposent dans les sociétés modernes terme à terme. Le fonctionnaire est un professionnel, l'homme politique un amateur ; le fonctionnaire est choisi selon des règles précises, l'homme politique élu. Les régimes démocratiques occidentaux sont des régimes d'experts sous la direction d'amateurs.
Le fonctionnaire est un professionnel, l'homme politique un amateur ; le fonctionnaire est choisi selon des règles précises, l'homme politique élu. Les régimes démocratiques occidentaux sont des régimes d'experts sous la direction d'amateurs. Ce n'est pas là un paradoxe ; ceux qui commandent aux fonctionnaires et aux administrateurs, par définition, ne sont pas des spécialistes.
D'une certaine façon, on se passe plus difficilement de fonctionnaires que d'hommes politiques ; dans un régime comme le nôtre, l'administration doit être particulièrement stable, précisément parce que les hommes politiques se renouvellent plus souvent dans les rôles gouvernementaux. On a dit souvent que l'État moderne est d'abord et avant tout une organisation administrative. Quand on crée un nouvel État, il n'est pas indispensable de procéder à des élections ou d'élire un Parlement, il est certainement indispensable de trouver des fonctionnaires, de se donner une administration.
Elle consiste à appliquer une législation qui, en théorie, n'a pas pour auteurs les fonctionnaires eux-mêmes. Il faut donc qu'il existe une autre sorte d'hommes au pouvoir, définie non par la compétence mais par la légitimité. Le ministre n'est pas celui qui sait mieux que les fonctionnaires ce que l'on peut faire ; dans la majorité des cas il le sait moins bien, il ne sait même pas nécessairement mieux ce que l'on doit faire pour la collectivité.
Key Concepts
- L'opposition qui frappe les yeux au premier abord est celle du fonctionnaire et de l'homme politique
- Le fonctionnaire est un professionnel, l'homme politique un amateur ; le fonctionnaire est choisi selon des règles précises, l'homme politique élu.
- Les régimes démocratiques occidentaux sont des régimes d'experts sous la direction d'amateurs.
- On a dit souvent que l'État moderne est d'abord et avant tout une organisation administrative.
- Il faut donc qu'il existe une autre sorte d'hommes au pouvoir, définie non par la compétence mais par la légitimité.
Context
Après avoir distingué fonctions administrative et gouvernementale, Aron transpose cette distinction au plan des acteurs – fonctionnaires vs hommes politiques – pour analyser la structure des régimes démocratiques modernes et la complémentarité entre compétence neutre et légitimité politique.