Les dirigeants économiques disposent effectivement de moyens d’influence sur les pouvoirs publics dans les régimes constitutionnels‑pluralistes (action clandestine sur les fonctionnaires, propagande via la presse, lobbying direct auprès des ministres), ce qui entraîne un déficit par rapport à un « optimum » de gestion rationnelle, mais cette influence concerne surtout des mesures particulières et ne suffit pas, en elle‑même, à démontrer que ces minorités dictent la politique générale du régime.
By Raymond Aron, from Democracy and Totalitarianism
Key Arguments
- Aron identifie l’objet du soupçon : « Ce dont on soupçonne les dirigeants des sociétés anonymes, ce n'est pas d'avoir du pouvoir dans leurs entreprises, ce qui est évident et légitime, mais d'exercer une action, le plus souvent clandestine, sur les fonctionnaires et sur les hommes politiques dans le sens de leurs intérêts propres. »
- Il distingue « trois aspects ou trois moyens : l'action le plus souvent clandestine sur les fonctionnaires, l'action de propagande par les journaux professionnels ou la grande presse et enfin l'action directe, immédiate, sur les ministres. »
- Il différencie également deux niveaux d’action : « l'action des dirigeants économiques sur le pouvoir politique en vue d'obtenir des mesures administratives ou des décisions législatives favorables à l'entreprise ou à la branche industrielle considérée, et celle qui tend à imposer aux gouvernants certaines décisions, relatives à la grande politique. Le problème essentiel est le deuxième. »
- Concernant le premier type, il souligne les difficultés empiriques : ces groupes « n'ont pas d'existence officielle, sauf aux États-Unis, où l'on parle du “lobby” français, du “lobby” chinois », mais constate que « Ces actions sont souvent efficaces, dans tous les pays de régime constitutionnel-pluraliste. Tel producteur ou tel groupe de producteurs obtiendra telles subventions à l'exportation, telle protection douanière, que l'on peut critiquer au point de vue de l'intérêt général. »
- Il en tire un diagnostic normatif limité : « Ainsi, les représentants d'intérêts privés arrivent à obtenir de l'administration ou des dirigeants politiques des concessions que des despotes éclairés ne leur accorderaient pas. Par rapport à l'optimum de la gestion rationnelle, les régimes pluralistes-constitutionnels présentent à coup sûr un déficit. »
- Mais il recentre immédiatement la question : « La vraie question est au-delà : dans quelle mesure ces minorités économiquement dirigeantes dictent-elles la politique générale du régime ? »
Source Quotes
Une autre sorte de pouvoir nous intéresse plus : quelle est la relation entre le pouvoir des chefs d'entreprise et les décisions prises par l'administration ou par les hommes politiques ? Ce dont on soupçonne les dirigeants des sociétés anonymes, ce n'est pas d'avoir du pouvoir dans leurs entreprises, ce qui est évident et légitime, mais d'exercer une action, le plus souvent clandestine, sur les fonctionnaires et sur les hommes politiques dans le sens de leurs intérêts propres. Personne ne doute que les chefs d'entreprise influent sur certaines décisions prises par les pouvoirs publics.
Personne ne doute que les chefs d'entreprise influent sur certaines décisions prises par les pouvoirs publics. Distinguons trois aspects ou trois moyens : l'action le plus souvent clandestine sur les fonctionnaires, l'action de propagande par les journaux professionnels ou la grande presse et enfin l'action directe, immédiate, sur les ministres. Il convient de distinguer l'action des dirigeants économiques sur le pouvoir politique en vue d'obtenir des mesures administratives ou des décisions législatives favorables à l'entreprise ou à la branche industrielle considérée, et celle qui tend à imposer aux gouvernants certaines décisions, relatives à la grande politique.
Il convient de distinguer l'action des dirigeants économiques sur le pouvoir politique en vue d'obtenir des mesures administratives ou des décisions législatives favorables à l'entreprise ou à la branche industrielle considérée, et celle qui tend à imposer aux gouvernants certaines décisions, relatives à la grande politique. Le problème essentiel est le deuxième ; en effet, le premier exige avant tout d'innombrables études particulières, études aujourd'hui à la mode, d'autant plus que l'on a peine à les mener à bien. En effet, les groupes d'intérêt n'ont pas d'existence officielle, sauf aux États-Unis, où l'on parle du « lobby » français, du « lobby » chinois, groupes organisés qui ont pour but de faire pression sur les hommes du Congrès en vue de servir les intérêts de la politique chinoise ou de la politique française.
Ces actions sont souvent efficaces, dans tous les pays de régime constitutionnel-pluraliste. Tel producteur ou tel groupe de producteurs obtiendra telles subventions à l'exportation, telle protection douanière, que l'on peut critiquer au point de vue de l'intérêt général. Ainsi, les représentants d'intérêts privés arrivent à obtenir de l'administration ou des dirigeants politiques des concessions que des despotes éclairés ne leur accorderaient pas.
Ainsi, les représentants d'intérêts privés arrivent à obtenir de l'administration ou des dirigeants politiques des concessions que des despotes éclairés ne leur accorderaient pas. Par rapport à l'optimum de la gestion rationnelle, les régimes pluralistes-constitutionnels présentent à coup sûr un déficit. La vraie question est au-delà : dans quelle mesure ces minorités économiquement dirigeantes dictent-elles la politique générale du régime ?
Par rapport à l'optimum de la gestion rationnelle, les régimes pluralistes-constitutionnels présentent à coup sûr un déficit. La vraie question est au-delà : dans quelle mesure ces minorités économiquement dirigeantes dictent-elles la politique générale du régime ? Les réformes sociales sont-elles paralysées par l'action des minorités économiquement privilégiées ?
Key Concepts
- ce n'est pas d'avoir du pouvoir dans leurs entreprises, ce qui est évident et légitime, mais d'exercer une action, le plus souvent clandestine, sur les fonctionnaires et sur les hommes politiques dans le sens de leurs intérêts propres.
- Distinguons trois aspects ou trois moyens : l'action le plus souvent clandestine sur les fonctionnaires, l'action de propagande par les journaux professionnels ou la grande presse et enfin l'action directe, immédiate, sur les ministres.
- Le problème essentiel est le deuxième
- Tel producteur ou tel groupe de producteurs obtiendra telles subventions à l'exportation, telle protection douanière, que l'on peut critiquer au point de vue de l'intérêt général.
- Par rapport à l'optimum de la gestion rationnelle, les régimes pluralistes-constitutionnels présentent à coup sûr un déficit.
- La vraie question est au-delà : dans quelle mesure ces minorités économiquement dirigeantes dictent-elles la politique générale du régime ?
Context
Poursuivant la critique de la thèse marxiste de la domination totale du capital, Aron distingue l’influence sectorielle des groupes d’intérêt de la direction globale de la politique.