Pour limiter la tendance des régimes constitutionnels‑pluralistes à voir l’intérêt général se dissoudre dans la lutte entre intérêts privés et propagandes partisanes, Aron préconise la dépolitisation relative de certaines instances – administration impartiale, presse indépendante des gouvernements, partis et groupes d’intérêts, commissions d’enquête type commissions royales – et valorise des syndicats capables non seulement de revendiquer mais aussi d’« encadrer » les masses en freinant les revendications excessives.
By Raymond Aron, from Democracy and Totalitarianism
Key Arguments
- Aron identifie un risque structurel : « Ces régimes sont définis par la lutte constante entre des intérêts privés ou des intérêts privés-collectifs. L'intérêt de la collectivité tout entière risque de disparaître dans le tumulte des propagandes partisanes ; d'où la nécessité de créer des instances, soustraites à la rivalité des partis ou des groupes. »
- Il affirme qu’« Dans l'abstrait, le remède est simple : il faut assurer l'impartialité ou la dépolitisation de l'administration, souhaiter une presse aussi libre que possible, non seulement par rapport aux gouvernements mais par rapport aux partis et aux groupes d'intérêts, une presse où ceux qui écrivent ont le droit de dire ce qu'ils jugent utile à la collectivité tout entière. »
- Il ajoute la nécessité de « multiplier les commissions du type des commissions royales britanniques où l'on confie à des hommes que l'on suppose au-dessus des passions le soin d'étudier objectivement et scientifiquement un problème de gestion. Les conseils ne dispensent pas les hommes politiques de choisir, mais ils exercent une pression morale sur leur choix. »
- Au‑delà de ces instances, il fait appel au sens de la mesure des acteurs partisans eux‑mêmes : « il faut que ceux qui participent à la lutte partisane, c'est-à-dire les partis et les groupes d'intérêts, ne poussent pas trop loin la défense de leurs causes particulières et gardent le sens de l'intérêt collectif en même temps que de l'intérêt du jeu politico-économique lui-même. »
- Il précise le rôle ambivalent des syndicats : « Il est plus facile d'assurer le fonctionnement d'un système constitutionnel-pluraliste lorsque les syndicats patronaux et ouvriers se donnent une double fonction, dont l'une est de revendication et l'autre d'encadrement. J'entends par fonction de revendication celle que tous les syndicats exercent en faveur des syndiqués ; j'appelle fonction d'encadrement une action, subtile et camouflée, pour décourager les revendications excessives en même temps que pour obtenir satisfaction en faveur des revendications modérées. »
- Comme illustration, il cite la Grande‑Bretagne : « En Grande-Bretagne, les syndicats ouvriers sont tout autant des institutions d'encadrement des masses populaires que des institutions de revendications. La revendication à l'état pur risque de devenir révolutionnaire et de briser le cadre des régimes constitutionnels-pluralistes. »
Source Quotes
Ce sont des questions de cet ordre qui permettent de déterminer la marge d'action des gouvernements constitutionnels-pluralistes. Ces régimes sont définis par la lutte constante entre des intérêts privés ou des intérêts privés-collectifs. L'intérêt de la collectivité tout entière risque de disparaître dans le tumulte des propagandes partisanes ; d'où la nécessité de créer des instances, soustraites à la rivalité des partis ou des groupes. Dans l'abstrait, le remède est simple : il faut assurer l'impartialité ou la dépolitisation de l'administration, souhaiter une presse aussi libre que possible, non seulement par rapport aux gouvernements mais par rapport aux partis et aux groupes d'intérêts, une presse où ceux qui écrivent ont le droit de dire ce qu'ils jugent utile à la collectivité tout entière.
L'intérêt de la collectivité tout entière risque de disparaître dans le tumulte des propagandes partisanes ; d'où la nécessité de créer des instances, soustraites à la rivalité des partis ou des groupes. Dans l'abstrait, le remède est simple : il faut assurer l'impartialité ou la dépolitisation de l'administration, souhaiter une presse aussi libre que possible, non seulement par rapport aux gouvernements mais par rapport aux partis et aux groupes d'intérêts, une presse où ceux qui écrivent ont le droit de dire ce qu'ils jugent utile à la collectivité tout entière. Enfin, il faut multiplier les commissions du type des commissions royales britanniques où l'on confie à des hommes que l'on suppose au-dessus des passions le soin d'étudier objectivement et scientifiquement un problème de gestion.
Dans l'abstrait, le remède est simple : il faut assurer l'impartialité ou la dépolitisation de l'administration, souhaiter une presse aussi libre que possible, non seulement par rapport aux gouvernements mais par rapport aux partis et aux groupes d'intérêts, une presse où ceux qui écrivent ont le droit de dire ce qu'ils jugent utile à la collectivité tout entière. Enfin, il faut multiplier les commissions du type des commissions royales britanniques où l'on confie à des hommes que l'on suppose au-dessus des passions le soin d'étudier objectivement et scientifiquement un problème de gestion. Les conseils ne dispensent pas les hommes politiques de choisir, mais ils exercent une pression morale sur leur choix.
Les conseils ne dispensent pas les hommes politiques de choisir, mais ils exercent une pression morale sur leur choix. On pourrait même, si on le voulait, ajouter une dernière remarque : au-dessus de l'administration impartiale, de la presse objective et des commissions d'enquête, il faut que ceux qui participent à la lutte partisane, c'est-à-dire les partis et les groupes d'intérêts, ne poussent pas trop loin la défense de leurs causes particulières et gardent le sens de l'intérêt collectif en même temps que de l'intérêt du jeu politico-économique lui-même. Il est plus facile d'assurer le fonctionnement d'un système constitutionnel-pluraliste lorsque les syndicats patronaux et ouvriers se donnent une double fonction, dont l'une est de revendication et l'autre d'encadrement.
On pourrait même, si on le voulait, ajouter une dernière remarque : au-dessus de l'administration impartiale, de la presse objective et des commissions d'enquête, il faut que ceux qui participent à la lutte partisane, c'est-à-dire les partis et les groupes d'intérêts, ne poussent pas trop loin la défense de leurs causes particulières et gardent le sens de l'intérêt collectif en même temps que de l'intérêt du jeu politico-économique lui-même. Il est plus facile d'assurer le fonctionnement d'un système constitutionnel-pluraliste lorsque les syndicats patronaux et ouvriers se donnent une double fonction, dont l'une est de revendication et l'autre d'encadrement. J'entends par fonction de revendication celle que tous les syndicats exercent en faveur des syndiqués ; j'appelle fonction d'encadrement une action, subtile et camouflée, pour décourager les revendications excessives en même temps que pour obtenir satisfaction en faveur des revendications modérées.
En Grande-Bretagne, les syndicats ouvriers sont tout autant des institutions d'encadrement des masses populaires que des institutions de revendications. La revendication à l'état pur risque de devenir révolutionnaire et de briser le cadre des régimes constitutionnels-pluralistes. Ces régimes sont-ils par essence inefficaces ?
Key Concepts
- Ces régimes sont définis par la lutte constante entre des intérêts privés ou des intérêts privés-collectifs. L'intérêt de la collectivité tout entière risque de disparaître dans le tumulte des propagandes partisanes ; d'où la nécessité de créer des instances, soustraites à la rivalité des partis ou des groupes.
- il faut assurer l'impartialité ou la dépolitisation de l'administration, souhaiter une presse aussi libre que possible, non seulement par rapport aux gouvernements mais par rapport aux partis et aux groupes d'intérêts
- multiplier les commissions du type des commissions royales britanniques
- il faut que ceux qui participent à la lutte partisane, c'est-à-dire les partis et les groupes d'intérêts, ne poussent pas trop loin la défense de leurs causes particulières et gardent le sens de l'intérêt collectif
- les syndicats patronaux et ouvriers se donnent une double fonction, dont l'une est de revendication et l'autre d'encadrement.
- La revendication à l'état pur risque de devenir révolutionnaire et de briser le cadre des régimes constitutionnels-pluralistes.
Context
Dans la seconde moitié du passage, après avoir analysé la marge d’action limitée par l’opinion, Aron discute les moyens institutionnels et sociologiques permettant de préserver l’intérêt général dans les régimes pluralistes, en insistant sur la neutralisation partielle de certains organes et sur le rôle d’encadrement des organisations syndicales.