Aron identifie, à l’intérieur des régimes de parti monopolistique, une gradation de types selon le degré de totalitarisme, mesuré par le caractère englobant de l’idéologie et par la perfection de la fusion entre État et société, depuis le parti « parfait » totalitaire jusqu’aux partis monopolistiques à idéologie partielle ou à vocation pluraliste.

By Raymond Aron, from Democracy and Totalitarianism

Key Arguments

  • Il définit d’abord un type idéal de parti monopolistique « parfait » : animé par une idéologie globale du monde historique, visant une transformation totale de la société et tendant vers la confusion finale entre société et État dans une société sans classes où chaque individu est partie intégrante de l’État.
  • Ce type totalitaire se caractérise par la combinaison de plusieurs phénomènes : monopole de la politique par un parti, volonté d’imprimer l’idéologie officielle à l’ensemble de la collectivité, et effort pour renouveler radicalement la société jusqu’à l’unité État‑société.
  • Aron souligne qu’il existe en réalité des partis monopolistiques qui ne « prennent pas l’idéologie à ce point au sérieux » ou dont l’idéologie a des ambitions plus limitées, ouvrant ainsi une « deuxième catégorie de régimes de parti monopolitisque ». Il cite le fascisme comme exemple d’un parti monopolistique dont l’idéologie n’est pas totale, qui accepte la différenciation entre activités profanes et sacrées et ne veut pas initialement bouleverser l’ordre social.
  • Il ajoute une « troisième espèce de régimes » où le parti monopolistique se donne lui-même pour provisoire : il est chargé d’accomplir une transformation révolutionnaire mais accepte que le point d’arrivée soit la reconstitution de partis multiples et d’un régime de légalité électorale, illustré par le cas de la Turquie kémaliste.
  • Aron propose de classer les régimes de parti unique « selon le degré de totalitarisme », ce degré étant défini par deux dimensions : l’extension de l’idéologie sur la vie sociale et le degré de confusion État‑société.
  • Il distingue en outre les régimes communistes, dont le monopole est justifié par une tâche révolutionnaire située très loin à l’horizon, des régimes fascistes et nationaux‑socialistes, autoritaires au nom d’un principe d’autorité et revendiquant directement la légitimité de leur monopole, ce qui souligne la diversité doctrinale et téléologique au sein des régimes à parti unique.

Source Quotes

Je procéderai aujourd'hui dans l'ordre inverse, je partirai des régimes de parti monopolistique. Le type idéal comportait un parti, si je puis dire parfait, au sens de la volonté totalitaire, animé par une idéologie (j'appelle ici idéologie une représentation globale du monde historique, du passé, du présent et de l'avenir, de ce qui est et de ce qui doit être). Ce parti veut procéder à une transformation totale de la société pour rendre celle-ci conforme à ce qu'exige son idéologie.
Le type idéal comportait un parti, si je puis dire parfait, au sens de la volonté totalitaire, animé par une idéologie (j'appelle ici idéologie une représentation globale du monde historique, du passé, du présent et de l'avenir, de ce qui est et de ce qui doit être). Ce parti veut procéder à une transformation totale de la société pour rendre celle-ci conforme à ce qu'exige son idéologie. Le parti monopolistique nourrit des ambitions extrêmement vastes.
Le parti monopolistique nourrit des ambitions extrêmement vastes. Enfin, la représentation de la société future comporte confusion entre la société et l'État. La société idéale est une société sans classes, la non-différenciation des groupes sociaux implique que chaque individu soit, au moins dans son travail, partie intégrante de l'État. Il y a donc là une multiplicité de phénomènes qui, ensemble, définissent le type totalitaire ; le monopole de la politique réservé à un parti, la volonté d'imprimer la marque de l'idéologie officielle sur l'ensemble de la collectivité et enfin l'effort pour renouveler radicalement la société, vers un aboutissement défini par l'unité de la société et de l'État.
La société idéale est une société sans classes, la non-différenciation des groupes sociaux implique que chaque individu soit, au moins dans son travail, partie intégrante de l'État. Il y a donc là une multiplicité de phénomènes qui, ensemble, définissent le type totalitaire ; le monopole de la politique réservé à un parti, la volonté d'imprimer la marque de l'idéologie officielle sur l'ensemble de la collectivité et enfin l'effort pour renouveler radicalement la société, vers un aboutissement défini par l'unité de la société et de l'État. J'ai choisi le parti « parfait » : effectivement, il y a eu, il y a encore, des partis qui prétendent au monopole de l'activité politique et qui ne prennent pas l'idéologie à ce point au sérieux ou bien ont une idéologie dont les ambitions sont plus limitées.
J'ai choisi le parti « parfait » : effectivement, il y a eu, il y a encore, des partis qui prétendent au monopole de l'activité politique et qui ne prennent pas l'idéologie à ce point au sérieux ou bien ont une idéologie dont les ambitions sont plus limitées. Ainsi apparaît une deuxième catégorie de régimes de parti monopolitisque. Prenons le cas, par exemple, du parti fasciste qui se réservait le monopole de l'activité politique mais dont l'idéologie n'était pas totale. Un grand nombre d'activités étaient considérées comme extérieures au domaine de l'idéologie.
Durant une phase, la conception de l'État fort se combinait avec la préférence pour une économie libérale. Un parti monopolistique, dont l'idéologie accepte la différenciation entre activités profanes et activités sacrées, entre activités personnelles ou collectives et l'État ne va pas aussi loin dans l'action ou dans la violence des moyens, il ne soulève pas au même degré l'enthousiasme et la peur. Dans une troisième espèce de régimes, le parti monopolistique se donne lui-même pour provisoire, chargé d'accomplir une transformation révolutionnaire, mais il accepte que le point d'arrivée soit la reconstitution de partis multiples, au moins d'un régime de légalité électorale.
Un parti monopolistique, dont l'idéologie accepte la différenciation entre activités profanes et activités sacrées, entre activités personnelles ou collectives et l'État ne va pas aussi loin dans l'action ou dans la violence des moyens, il ne soulève pas au même degré l'enthousiasme et la peur. Dans une troisième espèce de régimes, le parti monopolistique se donne lui-même pour provisoire, chargé d'accomplir une transformation révolutionnaire, mais il accepte que le point d'arrivée soit la reconstitution de partis multiples, au moins d'un régime de légalité électorale. Nous connaissons un exemple de ce régime de parti unique à vocation pluraliste, la Turquie.
Disons pour l'instant que l'on peut distinguer diverses sortes de régimes de parti monopolitique, selon la nature de leur doctrine, l'ambition de leurs projets, la violence de leurs moyens et la représentation idéale de la société qu'ils veulent créer. On classerait les régimes de parti unique selon le degré de totalitarisme, celui-ci étant mesuré par le caractère plus ou moins englobant de l'idéologie et le caractère plus ou moins parfait de la confusion entre l'État et la société. Considérons maintenant les espèces, possibles et réelles, des régimes de partis multiples.

Key Concepts

  • Le type idéal comportait un parti, si je puis dire parfait, au sens de la volonté totalitaire, animé par une idéologie (j'appelle ici idéologie une représentation globale du monde historique, du passé, du présent et de l'avenir, de ce qui est et de ce qui doit être).
  • Ce parti veut procéder à une transformation totale de la société pour rendre celle-ci conforme à ce qu'exige son idéologie.
  • Enfin, la représentation de la société future comporte confusion entre la société et l'État. La société idéale est une société sans classes, la non-différenciation des groupes sociaux implique que chaque individu soit, au moins dans son travail, partie intégrante de l'État.
  • Il y a donc là une multiplicité de phénomènes qui, ensemble, définissent le type totalitaire ; le monopole de la politique réservé à un parti, la volonté d'imprimer la marque de l'idéologie officielle sur l'ensemble de la collectivité et enfin l'effort pour renouveler radicalement la société, vers un aboutissement défini par l'unité de la société et de l'État.
  • Ainsi apparaît une deuxième catégorie de régimes de parti monopolitisque. Prenons le cas, par exemple, du parti fasciste qui se réservait le monopole de l'activité politique mais dont l'idéologie n'était pas totale.
  • Un parti monopolistique, dont l'idéologie accepte la différenciation entre activités profanes et activités sacrées, entre activités personnelles ou collectives et l'État ne va pas aussi loin dans l'action ou dans la violence des moyens, il ne soulève pas au même degré l'enthousiasme et la peur.
  • Dans une troisième espèce de régimes, le parti monopolistique se donne lui-même pour provisoire, chargé d'accomplir une transformation révolutionnaire, mais il accepte que le point d'arrivée soit la reconstitution de partis multiples, au moins d'un régime de légalité électorale.
  • On classerait les régimes de parti unique selon le degré de totalitarisme, celui-ci étant mesuré par le caractère plus ou moins englobant de l'idéologie et le caractère plus ou moins parfait de la confusion entre l'État et la société.

Context

Début de la section V « LA VARIABLE PRINCIPALE » : à partir du type idéal de régime de parti monopolistique construit au chapitre précédent, Aron introduit une typologie interne des régimes de parti unique, du totalitarisme « parfait » à d’autres formes moins englobantes ou provisoirement monopolistiques.