Au-delà des catégories formelles, Aron distingue trois formes matérielles de terreur dans l’histoire soviétique : une terreur de guerre civile contre les partis rivaux et les anciennes classes (1917‑1921), une terreur dirigée contre les « ennemis de classe » lors de la collectivisation agraire (koulaks), rationnellement explicable du point de vue des objectifs du régime, et une terreur proprement anormale tournée contre les militants du parti lui‑même, culminant dans les grandes purges des années 1930.
By Raymond Aron, from Democracy and Totalitarianism
Key Arguments
- Après la « classification formelle », Aron annonce « une classification concrète ou matérielle de trois sortes de terreurs. »
- La première forme est dite, avec prudence, « normale » : « celle qui répète l'expérience de la Révolution française ; la terreur pratiquée par un parti ou une faction contre les partis ou les factions qui lui sont opposés. C'est là une forme de la guerre civile. »
- Il situe cette première terreur pendant « les années de la guerre civile, disons entre 1917 et 1921 », marquées par l’élimination des « militants et les dirigeants des partis socialistes rivaux, socialistes-révolutionnaires et mencheviks » et les affrontements avec « les représentants des anciennes classes privilégiées » : il rapproche ces épisodes de la « terreur de Cromwell, terreur de Robespierre, terreur de Lénine ».
- La deuxième forme correspond à la collectivisation agraire (1929‑1930) : « la terreur [...] a visé l'élimination de ceux que l'on a appelés les ennemis de classe, essentiellement les koulaks. » Aron souligne qu’« Du jour où l'on a décidé la collectivisation agraire, les koulaks ont été adversaires irréductibles de l'État soviétique », rappelant que « les paysans russes ont abattu au moins la moitié du bétail. »
- Cette deuxième terreur est qualifiée de « rationnellement explicable sinon excusable » : si « l'on admet le but de la collectivisation agraire, la terreur est rationnellement explicable », même si d’autres méthodes auraient pu être préférables, comme le suggère Khrouchtchev.
- La troisième forme, « celle que M. Khrouchtchev a condamnée », est « le retournement de la terreur jusqu'alors pratiquée contre des adversaires politiques ou des adversaires de classe [...] à l'intérieur du parti communisme lui-même » : elle vise désormais les opposants et dissidents réels ou virtuels du Parti.
- L’ampleur de cette troisième terreur intra‑parti est illustrée par les chiffres du XVIIe Congrès : « 70 % des candidats élus au XVIIe Congrès ont été dénoncés comme des ennemis du Parti et du peuple » et, sur « 1966 délégués », « 1108 personnes, c'est-à-dire nettement plus de la majorité, ont été arrêtées sous l'accusation de crime contre-révolutionnaire5. »
- Aron caractérise cette troisième forme comme « le troisième aspect, l'aspect le plus étonnant, le plus anormal si je puis dire, de la terreur », car elle s’aggrave « au fur et à mesure de la stabilisation du régime » et se retourne contre les anciens militants eux‑mêmes.
Source Quotes
On évalue à 1 million et demi le nombre des personnes qui ont été déportées à ce moment-là. En dehors de cette classification formelle, je pense qu'il convient de faire une classification concrète ou matérielle de trois sortes de terreurs. Il est une première forme de terreur que j'appellerai, si j'ose dire, normale, celle qui répète l'expérience de la Révolution française ; la terreur pratiquée par un parti ou une faction contre les partis ou les factions qui lui sont opposés.
En dehors de cette classification formelle, je pense qu'il convient de faire une classification concrète ou matérielle de trois sortes de terreurs. Il est une première forme de terreur que j'appellerai, si j'ose dire, normale, celle qui répète l'expérience de la Révolution française ; la terreur pratiquée par un parti ou une faction contre les partis ou les factions qui lui sont opposés. C'est là une forme de la guerre civile.
Il n'y a guère eu de grande révolution qui n'ait comporté de phénomènes analogues. Terreur de Cromwell, terreur de Robespierre, terreur de Lénine ; l'histoire se répète. La deuxième sorte de terreur est celle qui s'est déclenchée au début de la collectivisation agraire, vers 1929-1930, et qui a visé l'élimination de ceux que l'on a appelés les ennemis de classe, essentiellement les koulaks.
Terreur de Cromwell, terreur de Robespierre, terreur de Lénine ; l'histoire se répète. La deuxième sorte de terreur est celle qui s'est déclenchée au début de la collectivisation agraire, vers 1929-1930, et qui a visé l'élimination de ceux que l'on a appelés les ennemis de classe, essentiellement les koulaks. Là encore, il s'agit d'une forme de terreur, je ne dis pas légitime ou illégitime, mais rationnellement explicable.
Khrouchtchev, dans son discours, a suggéré que l'on aurait pu accomplir la collectivisation agraire à moindres frais. Mais il s'agit là de considérations rétrospectives et économiques ; si l'on admet le but de la collectivisation agraire, la terreur est rationnellement explicable sinon excusable. La troisième sorte de terreur, celle que M.
Mais il s'agit là de considérations rétrospectives et économiques ; si l'on admet le but de la collectivisation agraire, la terreur est rationnellement explicable sinon excusable. La troisième sorte de terreur, celle que M. Khrouchtchev a condamnée, c'est le retournement de la terreur jusqu'alors pratiquée contre des adversaires politiques ou des adversaires de classe, contre les opposants ou les dissidents, réels ou virtuels, à l'intérieur du parti communisme lui-même. Je cite à nouveau quelques lignes pour donner une idée de l'ordre de grandeur de la terreur dont les militants du Parti ont été victimes. « Quelle était la composition du XVIIe Congrès du parti communiste ?
Un sort identique fut réservé non seulement aux membres du Comité central mais aussi à la majorité des délégués du XVIIe Congrès. Des 1966 délégués, soit avec droit de vote, soit avec voix consultative, 1108 personnes, c'est-à-dire nettement plus de la majorité, ont été arrêtées sous l'accusation de crime contre-révolutionnaire5. » 70 % des membres du Comité central, entre 50 et 60 % de tous les délégués au Congrès du parti communiste. C'est là le troisième aspect, l'aspect le plus étonnant, le plus anormal si je puis dire, de la terreur.
Des 1966 délégués, soit avec droit de vote, soit avec voix consultative, 1108 personnes, c'est-à-dire nettement plus de la majorité, ont été arrêtées sous l'accusation de crime contre-révolutionnaire5. » 70 % des membres du Comité central, entre 50 et 60 % de tous les délégués au Congrès du parti communiste. C'est là le troisième aspect, l'aspect le plus étonnant, le plus anormal si je puis dire, de la terreur. Tout s'est passé comme, si de 1917 à 1938, la terreur révolutionnaire, au lieu de s'affaiblir progressivement, redoublait au fur et à mesure de la stabilisation du régime.
Key Concepts
- En dehors de cette classification formelle, je pense qu'il convient de faire une classification concrète ou matérielle de trois sortes de terreurs.
- Il est une première forme de terreur que j'appellerai, si j'ose dire, normale, celle qui répète l'expérience de la Révolution française ; la terreur pratiquée par un parti ou une faction contre les partis ou les factions qui lui sont opposés.
- Terreur de Cromwell, terreur de Robespierre, terreur de Lénine ; l'histoire se répète.
- La deuxième sorte de terreur est celle qui s'est déclenchée au début de la collectivisation agraire, vers 1929-1930, et qui a visé l'élimination de ceux que l'on a appelés les ennemis de classe, essentiellement les koulaks.
- si l'on admet le but de la collectivisation agraire, la terreur est rationnellement explicable sinon excusable.
- La troisième sorte de terreur, celle que M. Khrouchtchev a condamnée, c'est le retournement de la terreur jusqu'alors pratiquée contre des adversaires politiques ou des adversaires de classe, contre les opposants ou les dissidents, réels ou virtuels, à l'intérieur du parti communisme lui-même.
- Des 1966 délégués, soit avec droit de vote, soit avec voix consultative, 1108 personnes, c'est-à-dire nettement plus de la majorité, ont été arrêtées sous l'accusation de crime contre-révolutionnaire5.
- C'est là le troisième aspect, l'aspect le plus étonnant, le plus anormal si je puis dire, de la terreur.
Context
Milieu de l’extrait : après la typologie des formes juridiques de la terreur, Aron propose une classification « matérielle » en trois grands moments de la terreur soviétique (guerre civile, collectivisation, purges intra‑parti) et insiste particulièrement sur la spécificité et l’anormalité de la troisième forme.