En s’appuyant sur la tradition dite machiavélienne (Mosca, Pareto, Burnham, Michels), Aron reconnaît que tout régime politique, y compris les démocraties, est nécessairement oligarchique, mais il critique ces auteurs pour avoir cru réfuter la démocratie en la montrant oligarchique, alors que la vraie question porte sur la composition, les règles, les privilèges et les garanties de cette oligarchie, non sur son existence.

By Raymond Aron, from Democracy and Totalitarianism

Key Arguments

  • Il se réfère à « la théorie que l'on appelle aujourd'hui la théorie machiavélienne » présente chez Pareto, Mosca, Burnham : « tout régime politique est oligarchique. Toutes les sociétés, diraient-ils, au moins toutes les sociétés complexes, sont gouvernées par un petit nombre d'hommes ; les régimes varient selon le caractère de la minorité qui exerce l'autorité. »
  • Il rappelle, avec Michels, que « dans la plupart des partis politiques, des minorités détenaient les positions de puissance et les conservaient avec l'approbation passive de la masse des militants », ce qui étend le constat d’oligarchie à l’intérieur même des partis.
  • Les machiavéliens décrivent les régimes démocratiques comme « des oligarchies d'un type particulier, des oligarchies ploutocratiques », dominées par « les riches, les financiers, les entrepreneurs, les industriels » qui « n'aiment pas les moyens de force et préfèrent les moyens de ruse », concluant que « la démocratie serait tout apparente ».
  • Aron reconnaît que « Certains des faits sur lesquels s'appuient les machiavéliens sont incontestables » : d’une part, « dans toutes les sociétés, les décisions sont prises par un petit nombre d'hommes » ; d’autre part, « dans les démocraties modernes, l'oligarchie présente des caractères ploutocratiques ».
  • Mais il oppose « non une objection mais un fait » : « On ne peut pas concevoir de régime qui, en un sens, ne soit oligarchique. L'essence même de la politique est que des décisions soient prises pour, non par, la collectivité. Les décisions ne sauraient être prises par tous. »
  • Il juge « absurde de comparer les régimes démocratiques modernes à l'idée irréalisable d'un régime où le peuple se gouvernerait lui-même » et affirme qu’« il s'agit de comparer les régimes de fait aux régimes possibles », redéplaçant la discussion sur un terrain réaliste.
  • Il adresse la même objection à la critique machiavélienne de Djilas contre les « démocraties populaires » : que le régime « s'appelle démocratie libérale ou démocratie populaire, comment ne dissimulerait-il pas une oligarchie ? », d’où la nécessité de poser les questions suivantes : « comment celle-ci utilise son pouvoir, quelles sont les règles selon lesquelles elle règne, quel est le coût et le profit de ce règne pour la collectivité ? »

Source Quotes

Bumham, intitulé Les Machiavéliens. L'idée centrale de ces théoriciens, dans mon langage – mais c'est un langage qu'ils admettraient – , est que tout régime politique est oligarchique. Toutes les sociétés, diraient-ils, au moins toutes les sociétés complexes, sont gouvernées par un petit nombre d'hommes ; les régimes varient selon le caractère de la minorité qui exerce l'autorité.
L'idée centrale de ces théoriciens, dans mon langage – mais c'est un langage qu'ils admettraient – , est que tout régime politique est oligarchique. Toutes les sociétés, diraient-ils, au moins toutes les sociétés complexes, sont gouvernées par un petit nombre d'hommes ; les régimes varient selon le caractère de la minorité qui exerce l'autorité. Bien plus, à l'intérieur même des partis politiques, c'est encore une minorité qui gouverne.
Bien plus, à l'intérieur même des partis politiques, c'est encore une minorité qui gouverne. Le sociologue italien Roberto Michels a écrit un livre sur les partis politiques où il a voulu démontrer et a démontré en effet que, dans la plupart des partis politiques, des minorités détenaient les positions de puissance et les conservaient avec l'approbation passive de la masse des militants. Les régimes dits démocratiques, ont expliqué les machiavéliens, sont en réalité des oligarchies d'un type particulier, des oligarchies ploutocratiques.
Le sociologue italien Roberto Michels a écrit un livre sur les partis politiques où il a voulu démontrer et a démontré en effet que, dans la plupart des partis politiques, des minorités détenaient les positions de puissance et les conservaient avec l'approbation passive de la masse des militants. Les régimes dits démocratiques, ont expliqué les machiavéliens, sont en réalité des oligarchies d'un type particulier, des oligarchies ploutocratiques. La minorité qui détient le pouvoir serait dominée par les riches, les financiers, les entrepreneurs, les industriels.
A cette démonstration du caractère oligarchique des sociétés démocratiques, il faut opposer non une objection mais un fait (que les machiavéliens acceptent eux-mêmes). On ne peut pas concevoir de régime qui, en un sens, ne soit oligarchique. L'essence même de la politique est que des décisions soient prises pour, non par, la collectivité.
On ne peut pas concevoir de régime qui, en un sens, ne soit oligarchique. L'essence même de la politique est que des décisions soient prises pour, non par, la collectivité. Les décisions ne sauraient être prises par tous. La souveraineté populaire ne signifie pas que la masse des citoyens prend elle-même, directement, les décisions relatives aux finances publiques ou à la politique étrangère.
La souveraineté populaire ne signifie pas que la masse des citoyens prend elle-même, directement, les décisions relatives aux finances publiques ou à la politique étrangère. Il est absurde de comparer les régimes démocratiques modernes à l'idée irréalisable d'un régime où le peuple se gouvernerait lui-même, il s'agit de comparer les régimes de fait aux régimes possibles. La même remarque vaut pour la critique machiavélienne des régimes de type soviétique.
Mais, sur ce point décisif, la démonstration manque de rigueur. Aussi j'adresserai la même objection à Djilas qu'aux machiavéliens : que le régime s'appelle démocratie libérale ou démocratie populaire, comment ne dissimulerait-il pas une oligarchie ? Toute la question est de savoir comment celle-ci utilise son pouvoir, quelles sont les règles selon lesquelles elle règne, quel est le coût et le profit de ce règne pour la collectivité ?
Aussi j'adresserai la même objection à Djilas qu'aux machiavéliens : que le régime s'appelle démocratie libérale ou démocratie populaire, comment ne dissimulerait-il pas une oligarchie ? Toute la question est de savoir comment celle-ci utilise son pouvoir, quelles sont les règles selon lesquelles elle règne, quel est le coût et le profit de ce règne pour la collectivité ? Les problèmes se posent au-delà.

Key Concepts

  • tout régime politique est oligarchique.
  • Toutes les sociétés, diraient-ils, au moins toutes les sociétés complexes, sont gouvernées par un petit nombre d'hommes ; les régimes varient selon le caractère de la minorité qui exerce l'autorité.
  • des minorités détenaient les positions de puissance et les conservaient avec l'approbation passive de la masse des militants.
  • Les régimes dits démocratiques, ont expliqué les machiavéliens, sont en réalité des oligarchies d'un type particulier, des oligarchies ploutocratiques.
  • On ne peut pas concevoir de régime qui, en un sens, ne soit oligarchique.
  • L'essence même de la politique est que des décisions soient prises pour, non par, la collectivité. Les décisions ne sauraient être prises par tous.
  • Il est absurde de comparer les régimes démocratiques modernes à l'idée irréalisable d'un régime où le peuple se gouvernerait lui-même, il s'agit de comparer les régimes de fait aux régimes possibles.
  • que le régime s'appelle démocratie libérale ou démocratie populaire, comment ne dissimulerait-il pas une oligarchie ?
  • Toute la question est de savoir comment celle-ci utilise son pouvoir, quelles sont les règles selon lesquelles elle règne, quel est le coût et le profit de ce règne pour la collectivité ?

Context

Première réponse d’Aron à la question du caractère oligarchique des démocraties modernes ; il résume et discute la théorie machiavélienne, en l’acceptant sur le constat d’oligarchie universelle tout en déplaçant le débat vers la qualité et les règles de l’oligarchie.