L’auto‑interprétation marxiste soviétique est incapable de fournir une explication marxiste cohérente des phénomènes totalitaires (grandes purges, terreur policière, culte de la personnalité) et reste incertaine sur le caractère transitoire ou définitif du parti unique et de l’idéologie officielle, ce qui révèle l’embarras doctrinal des théoriciens face à l’ampleur historique de leur propre succès.
By Raymond Aron, from Democracy and Totalitarianism
Key Arguments
- Aron identifie « La troisième faiblesse fondamentale de l'auto-interprétation » comme « de ne pas comporter d'explication marxiste des phénomènes totalitaires, aujourd'hui avoués par le Secrétaire général du parti lui-même. »
- Il rappelle que « M. Khrouchtchev a exposé en détail, en y ajoutant d'ailleurs quelques formules fantaisistes, ce qui s'était passé durant la dernière phase du règne de Staline. Il a dénoncé la terreur policière retournée contre les militants du parti communiste à l'époque du culte de la personnalité. »
- Or, « Rendre compte de phénomènes tels que la grande purge ou la terreur policière par l'intervention d'un homme est difficilement compatible avec une philosophie marxiste de l'histoire. Celle-ci n'élimine pas le rôle des personnes, mais elle n'admet pas que les phénomènes de vaste portée, comme la terreur policière des années 30, soient dus exclusivement à un homme. »
- Aron ajoute « Une dernière faiblesse de cette auto-interprétation tient aux incertitudes des interprètes eux-mêmes. On ne sait jamais ce que les doctrinaires tiennent pour transitoire et ce qu'ils tiennent pour définitif. »
- Il pose des questions restées sans réponse tranchée : « Le parti unique est-il un phénomène limité à la période de construction du socialisme ? Ou bien la démocratie soviétique se définit-elle par le monopole d'un parti unique ? L'idéologie officielle est-elle liée aux nécessités de la construction socialiste ? Ou bien le monopole idéologique s'explique-t-il par la vérité absolue de la doctrine ? Entre ces deux thèses, les doctrinaires soviétiques hésitent. »
- Pour expliquer cette hésitation, il rappelle la trajectoire fulgurante : « Nous avons assisté à la transformation d'un parti politique qui, en 1916, comptait quelques milliers d'hommes et dont les chefs étaient en exil, d'une secte de conspirateurs, en un État maître du plus grand empire du monde. La doctrine de ce parti est devenue le credo officiel de 40 % de l'humanité. Le tout s'est passé en une quarantaine d'années. »
- Il conclut en rapprochant cette conquête de précédents religieux : « Depuis la diffusion de l'islam, il n'y a probablement pas eu, historiquement, de conquête semi-spirituelle semi-politique aussi rapide et impressionnante. Comment les théoriciens de cette croisade, si différente de leurs rêves, ne seraient-ils pas incertains du sens ultime de leur propre aventure ? »
Source Quotes
Il faut manifestement choisir entre les deux formules ; si la société est homogène, la lutte de classes ne s'intensifie pas et si la lutte de classes s'intensifie au fur et à mesure de la construction du socialisme, alors la société n'est pas homogène et le monopole du parti et de la propagande est une forme de despotisme1. La troisième faiblesse fondamentale de l'auto-interprétation, c'est de ne pas comporter d'explication marxiste des phénomènes totalitaires, aujourd'hui avoués par le Secrétaire général du parti lui-même. M.
Il a dénoncé la terreur policière retournée contre les militants du parti communiste à l'époque du culte de la personnalité. Rendre compte de phénomènes tels que la grande purge ou la terreur policière par l'intervention d'un homme est difficilement compatible avec une philosophie marxiste de l'histoire. Celle-ci n'élimine pas le rôle des personnes, mais elle n'admet pas que les phénomènes de vaste portée, comme la terreur policière des années 30, soient dus exclusivement à un homme.
Celle-ci n'élimine pas le rôle des personnes, mais elle n'admet pas que les phénomènes de vaste portée, comme la terreur policière des années 30, soient dus exclusivement à un homme. Une dernière faiblesse de cette auto-interprétation tient aux incertitudes des interprètes eux-mêmes. On ne sait jamais ce que les doctrinaires tiennent pour transitoire et ce qu'ils tiennent pour définitif.
On ne sait jamais ce que les doctrinaires tiennent pour transitoire et ce qu'ils tiennent pour définitif. Le parti unique est-il un phénomène limité à la période de construction du socialisme ? Ou bien la démocratie soviétique se définit-elle par le monopole d'un parti unique ? L'idéologie officielle est-elle liée aux nécessités de la construction socialiste ?
Ou bien la démocratie soviétique se définit-elle par le monopole d'un parti unique ? L'idéologie officielle est-elle liée aux nécessités de la construction socialiste ? Ou bien le monopole idéologique s'explique-t-il par la vérité absolue de la doctrine ? Entre ces deux thèses, les doctrinaires soviétiques hésitent.
Nous avons assisté à la transformation d'un parti politique qui, en 1916, comptait quelques milliers d'hommes et dont les chefs étaient en exil, d'une secte de conspirateurs, en un État maître du plus grand empire du monde. La doctrine de ce parti est devenue le credo officiel de 40 % de l'humanité. Le tout s'est passé en une quarantaine d'années.
Le tout s'est passé en une quarantaine d'années. Depuis la diffusion de l'islam, il n'y a probablement pas eu, historiquement, de conquête semi-spirituelle semi-politique aussi rapide et impressionnante. Comment les théoriciens de cette croisade, si différente de leurs rêves, ne seraient-ils pas incertains du sens ultime de leur propre aventure ?
Key Concepts
- La troisième faiblesse fondamentale de l'auto-interprétation, c'est de ne pas comporter d'explication marxiste des phénomènes totalitaires, aujourd'hui avoués par le Secrétaire général du parti lui-même.
- Rendre compte de phénomènes tels que la grande purge ou la terreur policière par l'intervention d'un homme est difficilement compatible avec une philosophie marxiste de l'histoire.
- Une dernière faiblesse de cette auto-interprétation tient aux incertitudes des interprètes eux-mêmes.
- Le parti unique est-il un phénomène limité à la période de construction du socialisme ? Ou bien la démocratie soviétique se définit-elle par le monopole d'un parti unique ?
- L'idéologie officielle est-elle liée aux nécessités de la construction socialiste ? Ou bien le monopole idéologique s'explique-t-il par la vérité absolue de la doctrine ?
- La doctrine de ce parti est devenue le credo officiel de 40 % de l'humanité.
- Depuis la diffusion de l'islam, il n'y a probablement pas eu, historiquement, de conquête semi-spirituelle semi-politique aussi rapide et impressionnante.
Context
Toujours dans la discussion de la première « théorie marxiste » (auto‑interprétation soviétique), Aron montre qu’elle échoue à intégrer les phénomènes totalitaires dans un cadre marxiste et reste doctrinalement indécise sur la pérennité du parti unique et de l’idéologie, ce qu’il relie à l’ampleur inédite de la réussite politico‑idéologique du communisme.