Le caractère idéologique du régime de parti monopolistique conduit à un système de terreur multiforme qui se manifeste juridiquement par un code pénal extensif, des tribunaux administratifs extrajudiciaires et des déportations massives de populations entières, ces formes légales et para‑légales encadrant une pratique de répression de grande ampleur.
By Raymond Aron, from Democracy and Totalitarianism
Key Arguments
- Aron énonce que « L'une des conséquences les plus frappantes de ce régime idéologique, c'est la terreur. Pour comprendre certains aspects du régime de parti monopolistique, il faut évoquer le phénomène terroriste » : il établit un lien direct entre idéologie de parti unique et terreur.
- Il distingue « trois formes de la terreur » sur le plan formel : « La terreur peut être légale, codifiée. Le code soviétique énumère les actions criminelles qui ne seraient pas toutes considérées comme telles dans un régime constitutionnel-pluraliste. »
- Le code se caractérise par une extension maximale du répressible : il est « plus préoccupé de prévenir l'impunité d'un coupable que la condamnation d'un innocent », considère comme criminelle « la préparation d'actes criminels, même quand il n'y a pas eu début d'exécution », et utilise des catégories vagues comme « activité contre-révolutionnaire » ou « acte socialement dangereux ».
- Le « fameux principe d'analogie » permet de condamner des actes non prévus par le texte en les assimilant à des crimes définis : « si un acte n'est pas, selon les termes du code, considéré comme criminel [...] on a le droit de procéder par analogie et de le condamner parce qu'il ressemble plus ou moins à tel autre ». Aron y voit une première forme de terreur légale.
- Une deuxième forme est constituée par les « tribunaux administratifs » : depuis 1934, des articles du code « accordaient le droit à la police secrète ou au ministère de l'Intérieur [...] d'arrêter les individus socialement dangereux ou se livrant à des activités contre-révolutionnaires, de les condamner à des années de camp de concentration, quelquefois en l'absence de l'accusé, en tout cas sans présence de défenseur ni possibilité d'appel. »
- Aron mentionne un texte de 1937 prévoyant, pour les activités contre‑révolutionnaires, une « répression sommaire » : « tout devait être terminé en quelques jours, sans aucune possibilité de défense, et les condamnations étaient sans appel », renforçant la dimension expéditive de la terreur.
- Il distingue enfin un « troisième aspect de la terreur, qui ne se confond pas avec les deux premiers », à savoir « la déportation de populations entières », illustrée par la lecture du rapport de Khrouchtchev sur les déportations massives de Karatchaïs, Kalmouks, Tchétchènes, Ingouches, Balkars, et la tentative avortée de faire de même avec les Ukrainiens « qu'à cause de leur trop grand nombre ».
Source Quotes
L'idéologie n'est ni la fin unique ni le moyen exclusif ; il y a une perpétuelle interaction ou encore une dialectique : parfois l'idéologie est utilisée comme moyen pour atteindre une fin, à d'autres moments on utilise des moyens de force en vue de modeler la société selon l'idéologie. L'une des conséquences les plus frappantes de ce régime idéologique, c'est la terreur. Pour comprendre certains aspects du régime de parti monopolistique, il faut évoquer le phénomène terroriste qui a frappé le monde de stupeur pendant une longue période et qui a simultanément repoussé et attiré les étrangers.
Pour comprendre certains aspects du régime de parti monopolistique, il faut évoquer le phénomène terroriste qui a frappé le monde de stupeur pendant une longue période et qui a simultanément repoussé et attiré les étrangers. Formellement, on observe dans le régime soviétique trois formes de la terreur. La terreur peut être légale, codifiée.
Formellement, on observe dans le régime soviétique trois formes de la terreur. La terreur peut être légale, codifiée. Le code soviétique énumère les actions criminelles qui ne seraient pas toutes considérées comme telles dans un régime constitutionnel-pluraliste.
Le code soviétique énumère les actions criminelles qui ne seraient pas toutes considérées comme telles dans un régime constitutionnel-pluraliste. Le code soviétique est plus préoccupé de prévenir l'impunité d'un coupable que la condamnation d'un innocent. Ainsi il tend à considérer comme criminelle la préparation d'actes criminels, même quand il n'y a pas eu début d'exécution.
Ainsi il tend à considérer comme criminelle la préparation d'actes criminels, même quand il n'y a pas eu début d'exécution. La formule de l'activité contre-révolutionnaire est suffisamment vaste et vague pour prêter à toutes sortes d'interprétations. Le terme « acte socialement dangereux » peut être interprété de manière très large par les tribunaux.
Le terme « acte socialement dangereux » peut être interprété de manière très large par les tribunaux. Enfin on utilise le fameux principe d'analogie qui revient à peu près à ceci : si un acte n'est pas, selon les termes du code, considéré comme criminel parce que aucun article ne s'applique exactement à lui, on a le droit de procéder par analogie et de le condamner parce qu'il ressemble plus ou moins à tel autre qui est lui, selon les termes mêmes du code, considéré comme criminel. Cette répression légale n'est pas l'aspect essentiel du phénomène terroriste.
Depuis 1934 des articles figuraient dans le code criminel soviétique, articles peut-être abrogés aujourd'hui, qui accordaient le droit à la police secrète ou au ministère de l'Intérieur (ce qui est la même chose) d'arrêter les individus socialement dangereux ou se livrant à des activités contre-révolutionnaires, de les condamner à des années de camp de concentration, quelquefois en l'absence de l'accusé, en tout cas sans présence de défenseur ni possibilité d'appel. Les tribunaux administratifs représentaient un deuxième aspect formel de la terreur, plus redoutable que le premier. L'application du Code criminel réduit les garanties dont jouissent les individus en Occident.
L'application du Code criminel réduit les garanties dont jouissent les individus en Occident. Un autre texte juridique de 1937 prévoyait, dans le cas d'activité contre-révolutionnaire, une répression sommaire : tout devait être terminé en quelques jours, sans aucune possibilité de défense, et les condamnations étaient sans appel. Pourtant même cette législation n'implique pas encore la terreur stalinienne.
Pourtant même cette législation n'implique pas encore la terreur stalinienne. Le troisième aspect de la terreur, qui ne se confond pas avec les deux premiers, est celui de la déportation de populations entières. Pour ne pas être accusé de partialité, je vais vous lire quelques lignes du rapport de M.
Khrouchtchev, relatif au phénomène du transfert des populations. « Dès la fin de 1943, alors que la percée était en fait établie sur tous les fronts en faveur des forces soviétiques, la décision fut prise et mise à exécution de déporter tous les “Karatchais” des terres sur lesquelles ils vivaient ; à la même époque, fin décembre 1943, le même sort échut à toute la population de la République autonome des Kalmouks ; en mars 1944 tous les Tchetchens et tous les Ingouches ont été déportés et la République autonome tchetchene-ingouche a été liquidée ; en avril 1944, tous les Balkars ont été déportés dans des endroits très éloignés du territoire de la République autonome kabardo-balkare, et la république elle-même fut rebaptisée république autonome Kabarde. Les Ukrainiens n'évitèrent le même sort qu'à cause de leur trop grand nombre, il n'y aurait jamais eu assez de place pour les déporter tous. Autrement on n'aurait pas manqué de le faire3. » Il y a plus de quarante millions d'ukrainiens. Ce texte est extraordinaire ; il montre que les imaginations les plus délirantes d'une pièce actuellement jouée au Théâtre National Populaire4 peuvent trouver une réalisation dans l'histoire réelle.
Key Concepts
- L'une des conséquences les plus frappantes de ce régime idéologique, c'est la terreur.
- Formellement, on observe dans le régime soviétique trois formes de la terreur.
- La terreur peut être légale, codifiée.
- Le code soviétique est plus préoccupé de prévenir l'impunité d'un coupable que la condamnation d'un innocent.
- La formule de l'activité contre-révolutionnaire est suffisamment vaste et vague pour prêter à toutes sortes d'interprétations.
- on utilise le fameux principe d'analogie
- les tribunaux administratifs représentaient un deuxième aspect formel de la terreur, plus redoutable que le premier.
- un autre texte juridique de 1937 prévoyait, dans le cas d'activité contre-révolutionnaire, une répression sommaire : tout devait être terminé en quelques jours, sans aucune possibilité de défense, et les condamnations étaient sans appel.
- Le troisième aspect de la terreur, qui ne se confond pas avec les deux premiers, est celui de la déportation de populations entières.
- Les Ukrainiens n'évitèrent le même sort qu'à cause de leur trop grand nombre, il n'y aurait jamais eu assez de place pour les déporter tous. Autrement on n'aurait pas manqué de le faire3.
Context
Première moitié du passage : après avoir défini la dialectique idéologie/force, Aron introduit le thème de la terreur comme conséquence du régime idéologique et en propose une première typologie « formelle » des instruments répressifs juridiques et administratifs, illustrée par le rapport de Khrouchtchev sur les déportations.