Un trait constant du régime français est de tolérer, à chaque grande crise, qu’une fraction importante de la nation reste moralement non loyale et se comporte comme une sorte d’« émigration intérieure », ce qui fragilise le loyalisme nécessaire aux régimes constitutionnels‑pluralistes sans pour autant autoriser mécaniquement la mise hors la loi de ces opposants.
By Raymond Aron, from Democracy and Totalitarianism
Key Arguments
- Aron caractérise explicitement le régime français par cette tolérance d’un non‑loyalisme massif : « Celui-ci tolère, dans chaque période de crise, qu'une fraction de la collectivité ne se soumette pas à la discipline nationale, tel le parti communiste qui ne cache pas sa volonté de subversion. On pourrait presque dire que le régime français se définit par la trahison, à chaque époque, d'un tiers de la population, tout au moins par le fait qu'un tiers de la population agit de manière telle que les défenseurs de la politique officielle le tiennent pour composé des traîtres. »
- Il rappelle la notion d’« émigration intérieure » chez Renan : « Sous chaque régime, une partie de la nation refusait l'adhésion morale aux gouvernants et se réfugiait dans une attitude d'hostilité systématique. »
- Il note qu’« En chacune des grandes crises de ce siècle, une fraction du peuple a rejeté les décisions prises par les gouvernements, elle les a refusées en esprit sinon en acte. » Ce non‑loyalisme concerne donc des moments décisifs et pas seulement des désaccords marginaux.
- Il reconnaît que ce non‑loyalisme n’est pas conforme à l’essence des régimes pluralistes : « Ce non-loyalisme est-il conforme à l'essence des régimes constitutionnels-pluralistes ? Certainement pas. »
- Il rappelle cependant qu’il est en principe « concevable de mettre hors la loi les partis qui ne jouent pas le jeu ou dont les pratiques et les intentions sont tyranniques », comme le montre l’exemple de Bonn, qui a interdit les partis révolutionnaires d’extrême droite et d’extrême gauche sans cesser d’être pluraliste.
- Mais il souligne aussitôt la limite pratique dans le cas français : « lorsque le nombre de dissidents ou séparatistes, de ceux qui ne sont pas moralement fidèles aux gouvernants, est trop grand, on court le risque, à les mettre hors la loi, de détruire le régime constitutionnel-pluraliste lui-même. » Dès lors, la persistance d’un large non‑loyalisme devient un coût structurel que le régime doit supporter.
Source Quotes
La crise actuelle n'a été analysée ici qu'à seule fin de saisir un trait du régime français. Celui-ci tolère, dans chaque période de crise, qu'une fraction de la collectivité ne se soumette pas à la discipline nationale, tel le parti communiste qui ne cache pas sa volonté de subversion. On pourrait presque dire que le régime français se définit par la trahison, à chaque époque, d'un tiers de la population, tout au moins par le fait qu'un tiers de la population agit de manière telle que les défenseurs de la politique officielle le tiennent pour composé des traîtres.
Celui-ci tolère, dans chaque période de crise, qu'une fraction de la collectivité ne se soumette pas à la discipline nationale, tel le parti communiste qui ne cache pas sa volonté de subversion. On pourrait presque dire que le régime français se définit par la trahison, à chaque époque, d'un tiers de la population, tout au moins par le fait qu'un tiers de la population agit de manière telle que les défenseurs de la politique officielle le tiennent pour composé des traîtres. Au siècle dernier, Renan parlait de l'émigration intérieure.
On pourrait presque dire que le régime français se définit par la trahison, à chaque époque, d'un tiers de la population, tout au moins par le fait qu'un tiers de la population agit de manière telle que les défenseurs de la politique officielle le tiennent pour composé des traîtres. Au siècle dernier, Renan parlait de l'émigration intérieure. Sous chaque régime, une partie de la nation refusait l'adhésion morale aux gouvernants et se réfugiait dans une attitude d'hostilité systématique.
Au siècle dernier, Renan parlait de l'émigration intérieure. Sous chaque régime, une partie de la nation refusait l'adhésion morale aux gouvernants et se réfugiait dans une attitude d'hostilité systématique. En chacune des grandes crises de ce siècle, une fraction du peuple a rejeté les décisions prises par les gouvernements, elle les a refusées en esprit sinon en acte.
Sous chaque régime, une partie de la nation refusait l'adhésion morale aux gouvernants et se réfugiait dans une attitude d'hostilité systématique. En chacune des grandes crises de ce siècle, une fraction du peuple a rejeté les décisions prises par les gouvernements, elle les a refusées en esprit sinon en acte. Ce non-loyalisme est-il conforme à l'essence des régimes constitutionnels-pluralistes ?
En chacune des grandes crises de ce siècle, une fraction du peuple a rejeté les décisions prises par les gouvernements, elle les a refusées en esprit sinon en acte. Ce non-loyalisme est-il conforme à l'essence des régimes constitutionnels-pluralistes ? Certainement pas. Il est concevable de mettre hors la loi les partis qui ne jouent pas le jeu ou dont les pratiques et les intentions sont tyranniques.
Il est concevable de mettre hors la loi les partis qui ne jouent pas le jeu ou dont les pratiques et les intentions sont tyranniques. La république de Bonn a mis hors la loi les partis révolutionnaires d'extrême droite et d'extrême gauche, il n'a pas pour autant cessé d'être constitutionnel-pluraliste. Un tel régime, comme tout autre, a le droit de se défendre contre ceux qui veulent l'abattre.
J'ai d'excellentes raisons pour ne pas être de cet avis. En dehors de raisons personnelles, il est un argument de caractère plus général : lorsque le nombre de dissidents ou séparatistes, de ceux qui ne sont pas moralement fidèles aux gouvernants, est trop grand, on court le risque, à les mettre hors la loi, de détruire le régime constitutionnel-pluraliste lui-même. Quand un pays est trop divisé sur le régime le meilleur ou sur ce qu'il convient de faire dans une situation donnée, mieux vaut souvent accepter une demi-paralysie.
Key Concepts
- Celui-ci tolère, dans chaque période de crise, qu'une fraction de la collectivité ne se soumette pas à la discipline nationale, tel le parti communiste qui ne cache pas sa volonté de subversion.
- On pourrait presque dire que le régime français se définit par la trahison, à chaque époque, d'un tiers de la population, tout au moins par le fait qu'un tiers de la population agit de manière telle que les défenseurs de la politique officielle le tiennent pour composé des traîtres.
- Au siècle dernier, Renan parlait de l'émigration intérieure.
- Sous chaque régime, une partie de la nation refusait l'adhésion morale aux gouvernants et se réfugiait dans une attitude d'hostilité systématique.
- En chacune des grandes crises de ce siècle, une fraction du peuple a rejeté les décisions prises par les gouvernements, elle les a refusées en esprit sinon en acte.
- Ce non-loyalisme est-il conforme à l'essence des régimes constitutionnels-pluralistes ? Certainement pas.
- la république de Bonn a mis hors la loi les partis révolutionnaires d'extrême droite et d'extrême gauche, il n'a pas pour autant cessé d'être constitutionnel-pluraliste.
- lorsque le nombre de dissidents ou séparatistes, de ceux qui ne sont pas moralement fidèles aux gouvernants, est trop grand, on court le risque, à les mettre hors la loi, de détruire le régime constitutionnel-pluraliste lui-même.
Context
Après l’analyse des trois solutions, Aron élargit la focale pour proposer un trait sociologique général du régime français : la coexistence récurrente avec un tiers plus ou moins non loyal, et la difficulté de concilier cet état de fait avec les exigences du pluralisme constitutionnel.