Le rire fixé sur le visage de Gwynplaine illustre une dissociation radicale entre extérieur et intérieur : un rictus automatique, communicatif et presque « éternel » s’impose au monde comme spectacle comique, tandis que la pensée et les émotions de l’homme n’y participent pas et peuvent même être tragiques.
By Victor Hugo, from L'Homme qui rit
Key Arguments
- Hugo insiste sur le décalage entre l’effet produit et l’intention : « C'est en riant que Gwynplaine faisait rire. Et pourtant il ne riait pas. Sa face riait, sa pensée non. »
- Il affirme que « Le dehors ne dépendait pas du dedans. » : le rire est un mécanisme incorporé indépendamment de la volonté et de l’état d’âme de Gwynplaine.
- Le rire est décrit comme un « rire automatique, et d'autant plus irrésistible qu'il était pétrifié », auquel « Personne ne se dérobait », caractérisant un pouvoir quasi mécanique sur le spectateur.
- Hugo évoque la contagion physiologique : « Deux convulsions de la bouche sont communicatives, le rire et le bâillement. », expliquant en partie l’invincibilité du rictus.
- Toutes les émotions de Gwynplaine ne font que renforcer l’illusion de gaieté : « Un étonnement qu'il aurait eu, une souffrance qu'il aurait ressentie, une colère qui lui serait survenue, une pitié qu'il aurait éprouvée, n'eussent fait qu'accroître cette hilarité des muscles ; s'il eût pleuré, il eût ri. »
- La foule est décrite comme soumise à ce choc visuel : « Quoi que fît Gwynplaine, quoi qu'il voulût, quoi qu'il pensât, dès qu'il levait la tête, la foule [...] avait devant les yeux cette apparition : l'éclat de rire foudroyant. »
- Le narrateur souligne l’ambiguïté affective : on rit d’abord puis on détourne la tête, surtout les femmes, pour qui, passé le premier spasme de rire, « Gwynplaine [...] était insupportable à voir », ce qui signale l’effroi latent sous la bouffonnerie.
- Hugo conceptualise cet état comme « Quel fardeau pour les épaules d'un homme, le rire éternel ! », le rire devenant une servitude existentielle et non une joie.
- Il introduit une nuance sur cette « éternité » : par un effort extrême de volonté, Gwynplaine peut suspendre un instant le rictus et jeter « une sorte de voile tragique » sur sa face, ce qui provoque alors non plus le rire mais le frisson ; toutefois cet effort est décrit comme « une fatigue douloureuse et une tension insupportable », vite annihilée par la moindre émotion qui fait revenir le rire « comme un reflux ».
Source Quotes
Aussi était-il parvenu rapidement, dans les champs de foire et dans les carrefours, à une fort satisfaisante renommée d'homme horrible. C'est en riant que Gwynplaine faisait rire. Et pourtant il ne riait pas. Sa face riait, sa pensée non. L'espèce de visage inouï que le hasard ou une industrie bizarrement spéciale lui avait façonné, riait tout seul.
Gwynplaine ne s'en mêlait pas. Le dehors ne dépendait pas du dedans. Ce rire qu'il n'avait point mis sur son front, sur ses joues, sur ses sourcils, sur sa bouche, il ne pouvait l'en ôter.
Ce rire qu'il n'avait point mis sur son front, sur ses joues, sur ses sourcils, sur sa bouche, il ne pouvait l'en ôter. On lui avait à jamais appliqué le rire sur le visage. C'était un rire automatique, et d'autant plus irrésistible qu'il était pétrifié. Personne ne se dérobait à ce rictus.
Personne ne se dérobait à ce rictus. Deux convulsions de la bouche sont communicatives, le rire et le bâillement. Par la vertu de la mystérieuse opération probablement subie par Gwynplaine enfant, toutes les parties de son visage contribuaient à ce rictus, toute sa physionomie y aboutissait, comme une roue se concentre sur le moyeu ; toutes ses émotions, quelles qu'elles fussent, augmentaient cette étrange figure de joie, disons mieux, l'aggravaient.
Par la vertu de la mystérieuse opération probablement subie par Gwynplaine enfant, toutes les parties de son visage contribuaient à ce rictus, toute sa physionomie y aboutissait, comme une roue se concentre sur le moyeu ; toutes ses émotions, quelles qu'elles fussent, augmentaient cette étrange figure de joie, disons mieux, l'aggravaient. Un étonnement qu'il aurait eu, une souffrance qu'il aurait ressentie, une colère qui lui serait survenue, une pitié qu'il aurait éprouvée, n'eussent fait qu'accroître cette hilarité des muscles ; s'il eût pleuré, il eût ri ; et, quoi que fît Gwynplaine, quoi qu'il voulût, quoi qu'il pensât, dès qu'il levait la tête, la foule, si la foule était là, avait devant les yeux cette apparition : l'éclat de rire foudroyant. Qu'on se figure une tête de Méduse, gaie.
Cette tête infernale de l'hilarité implacable, il l'avait sur le cou. Quel fardeau pour les épaules d'un homme, le rire éternel2 ! Rire éternel.
Toute existence ressemble à une lettre, que modifie le post-scriptum. Pour Gwynplaine, le post-scriptum était ceci : à force de volonté, en y concentrant toute son attention, et à la condition qu'aucune émotion ne vînt le distraire et détendre la fixité de son effort, il pouvait parvenir à suspendre l'éternel rictus de sa face et à y jeter une sorte de voile tragique, et alors on ne riait plus devant lui, on frissonnait. Cet effort, Gwynplaine, disons-le, ne le faisait presque jamais, car c'était une fatigue douloureuse et une tension insupportable.
Cet effort, Gwynplaine, disons-le, ne le faisait presque jamais, car c'était une fatigue douloureuse et une tension insupportable. Il suffisait d'ailleurs de la moindre distraction et de la moindre émotion pour que, chassé un moment, ce rire, irrésistible comme un reflux, reparût sur sa face, et il était d'autant plus intense que l'émotion, quelle qu'elle fût, était plus forte. À cette restriction près, le rire de Gwynplaine était éternel.
Key Concepts
- C'est en riant que Gwynplaine faisait rire. Et pourtant il ne riait pas. Sa face riait, sa pensée non.
- Le dehors ne dépendait pas du dedans.
- On lui avait à jamais appliqué le rire sur le visage. C'était un rire automatique, et d'autant plus irrésistible qu'il était pétrifié.
- Deux convulsions de la bouche sont communicatives, le rire et le bâillement.
- Un étonnement qu'il aurait eu, une souffrance qu'il aurait ressentie, une colère qui lui serait survenue, une pitié qu'il aurait éprouvée, n'eussent fait qu'accroître cette hilarité des muscles ; s'il eût pleuré, il eût ri ;
- quoi que fît Gwynplaine, quoi qu'il voulût, quoi qu'il pensât, dès qu'il levait la tête, la foule, si la foule était là, avait devant les yeux cette apparition : l'éclat de rire foudroyant.
- Quel fardeau pour les épaules d'un homme, le rire éternel2 !
- il pouvait parvenir à suspendre l'éternel rictus de sa face et à y jeter une sorte de voile tragique, et alors on ne riait plus devant lui, on frissonnait.
- Il suffisait d'ailleurs de la moindre distraction et de la moindre émotion pour que, chassé un moment, ce rire, irrésistible comme un reflux, reparût sur sa face, et il était d'autant plus intense que l'émotion, quelle qu'elle fût, était plus forte.
Context
Milieu du passage : Hugo analyse le fonctionnement du « rire » de Gwynplaine comme une mécanique imposée, indépendante de sa volonté et de son intériorité, et explore ses effets physiologiques et moraux sur la foule et sur le personnage lui‑même.